– Antonia Iliescu: „Qu’elle est courte la route“

Qu’elle est courte, la rue de mon enfance

Et si on comptait combien de choses fait l’homme pendant 15 ans de vie? Combien pèsent 15 ans pour celui qui a tout recommencé à zéro, dans une autre partie du monde et sans l’aide « maternelle » de son pays de tous les jours, reçue à la naissance, à la place d’un parc à moutons. Pour celui qui mise uniquement sur ses propres ressources et sur une chance – loterie, les 15 ans représentent une vie entière.

Nous y voilà: partir vers une destination inconnue, chassés par les créatures étranges qui agitaient les matraques, terrifiés par leurs commanditaires qui les avaient utilisés comme armes vivantes contre ceux qui „pensaient“. A peine quitté l’oreiller rempli de clous, tenant une valise à la main gauche et l’enfant à ma droite, avec l’image de mon père qui courait après la voiture déjà mise en route, avec un espoir caché qu’il aurait pu, peut-être, nous embrasser une dernière fois, je jette un dernier regard à la rue et à la maison de mon enfance. Je les laisse derrière comme si rien n’était. Pourtant elles cachaient toute ma vie: mes copains, l’école du coin de la rue, les fêtes en famille – une famille nombreuse qui comptait chaque année un vieux de moins – mon premier amour que j’osais nommer ainsi parce que le garçon me donnait chaque jour un petit cadeau venu de l’autre monde: une lamelle de gomme à mâcher, que son père (chauffeur de tir) apportait de ses longs voyages à l’étranger …

La voiture a viré – mon Dieu, combien ma rue est courte! Me voilà les joues mouillées de larmes et le cœur qui se débat comme un fou sous la blouse blanche, le nœud de la gorge qui m’interdit de rompre le silence unique et majestueux qui accompagnait notre séparation de tout ce qui avait de l’importance: pays, maison, les miens, le moi et une partie de destin qui venait de se terminer. Les pas du sort, incertains, mystérieux, où nous conduiront-ils? Arriverons-nous, sains et saufs, vers une destination quelconque? Nous étions les effrayés, les pleins de dégoût, les sans-espoir, les non opportunistes, ceux auxquels on mentait comme à des imbéciles, nous étions les briques vivantes d’une révolution tuée, en route vers d’autres horizons pour y bâtir des cathédrales.
Une voix de nulle part me tenait la conscience éveillée: es-tu prête à donner le moineaux frileux du parc à moutons pour l’aigle volant, qui t’invite à le suivre? Oui, je suis prête.

Nous sommes arrivés à Bruxelles le 21 juillet, les années ’90. Il était trois heures et demie. C’était un après-midi ensoleillé, quand nous avons rejoint l’immense place, contournée de bâtiments majestueux et silencieux. Nous cherchions un policier pour guider nos premiers pas, surtout pour la nuit. Tout était désert, pas un homme dans la rue, pas une voiture. C’est quoi ça? Où sont les gens? Sur le tard, deux dames âgées, coquettement habillées, apparaissent dans le coin. Nous nous dirigeons vers elles: „- Pourquoi les rues sont-elles tellement désertes?“ « – Comment, ne le savez-vous pas?!

C’est le 21 juillet, le jour anniversaire de la Belgique!“ C’est ça donc, le destin avait choisi pour notre entrée dans la nouvelle vie un jour de fête et en plus, un jour ensoleillé, chose rare en Belgique. „- Mais les gendarmes, où sont les gendarmes?“ – insistâmes nous. „- Ah, c’est ça… Eh bien, voyez-vous le café du coin? Vous y trouverez certainement au moins un policier.“

Elles avaient raison, nous y trouvâmes deux policiers, chacun une bière devant lui. Nous leur demandons où nous pourrions- dormir cette nuit-là. «– Allez, venez boire un verre et casser la croûte avec nous! – dit l’un d’entre eux. – Que diable! C’est la fête de la Belgique! »

Autant d’amabilité nous n’en croyions pas nos yeux. Après des remerciements chaleureux, nous leur expliquâmes que nous étions en voiture. „- Nous sommes très pressés. Il nous faut un abri pour la nuit…“ Les gens ont vite compris et ils n’insistèrent plus. Ils sont sortis dans la rue pour nous expliquer quel chemin suivre pour arriver au centre de service qui s’occupait des immigrés.

Dans dix minutes nous y sommes. Deux hommes de la gendarmerie de service nous prennent en charge. On nous pose des questions, comme c’était normal et nous répondons pareillement. La confiance commence à circuler entre nous comme l’odeur appétissant de sarmale. On nous donne tous les détails nécessaires pour le premier abri de nuit.

Il est déjà huit heures. On sirote vite les derniers restes de cola et de glace fondue depuis bien longtemps. Nous avons été traités humainement, pas la moindre trace de préjugés. Les gens étaient bienveillants sans chercher la petite bête. Ils nous conduisent vers la sortie. Leur regard plein de pitié s’arrête sur notre skoda, fatiguée et poussiéreuse (on pouvait à peine deviner qu’elle était verte); elle avait fait de vrais actes d’héroïsme pendant les 5 jours de route, avec un nombre impressionnant de kilomètres à son actif.

C’était toujours une chaleur torride, malgré le coucher de soleil tardif. Nous montons dans la voiture en remerciant encore une fois ces braves gens pour leur hospitalité. Nos premiers hôtes restent malheureusement anonymes. Mais le sort voulait nous montrer d’avantage ce jour-là, tout à fait miraculeux. A quelques mètres de la gendarmerie la voiture rend son âme. Les deux hommes qui nous regardaient partir, s’étaient déjà aperçus que nous avions une pane de caoutchouc.

Nous descendons de la bagnole et avançons vers les deux hommes qui courraient déjà dans notre direction.

– Vous avez une pane de toute beauté! On va résoudre ça. Avez-vous une roue de réserve, je suppose – on nous dit.

Nous n’avions plus rien, car la roue de réserve nous l’avions déjà utilisée. Le policier alla vite vers le hangar à côté d’où il apporta une mallette à outils. Ils se sont retroussés les manches et ont travaillé à nos côtés. Dans une heure la roue était prête et cette fois-ci nous sommes partis pour de bon.

J’aurais voulu revoir ces hommes-là après le passage de la fièvre inhérente à toute renaissance sur une terre nouvelle; dans la grande confusion nous oubliâmes de leur demander adresse ou téléphone; nous avons négligé cet aspect humain extrêmement important. Aujourd’hui encore nous pensons à certains gens que nous avons croisés par hasard mais sans lesquels le pas suivant aurait été impossible. Je me réfère à Joseph qui nous a amassés du milieu de la chaussée quand nous avons eu encore une pane – de moteur cette fois. Il nous a conduits chez lui – il était garagiste!- et a réparé notre voiture, pendant que sa femme nous offrait un repas divin. Et Irène et Didier qui nous ont offert des spaghettis chauds à leur table. Leurs enfants sont grands maintenant et celui qui attendait de voir le jour a déjà 15 ans. Bonjour petit homme devenu grand! Tu as des parents magnifiques!

C’est une longue liste de laquelle certains noms ne peuvent pas manquer: Liliane, Berthe, Jean-Marie, Rolande, Bernadette, et autres, beaucoup d’autres dont le geste reste inoubliable, malgré l’ingratitude de notre mémoire qui efface leurs noms.

Nous étions entrés dans le monde miraculeux des comptes de fées, qui a continué un bon bout de chemin. Chaque année, le 21 juillet, nous avons une pensée reconnaissante pour ceux qui nous ont donnée une leçon de solidarité humaine. Ceux qui ont fait du bien ont leur place d’honneur dans nos cœurs et dans le top universel de l’humanisme. Quelqu’un, quelque part, tient rigoureusement la comptabilité des bonnes actions. Et comme tout bon comptable, il paye correctement.

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Je suis allée acheter le journal « Le Soir “. Sur le chemin de retour je suis entrée dans l’église Saint Maurice; je savais que le matin il n’y avait personne. C’est comme ça que j’ai connuJésus, quand pour la première fois j’ai prié avec mon âme. En fait je ne sais même pas si j’ai réellement prié ou si je lui avais demandé quelque chose. Il y avait seulement un cri étouffé et assourdissant à la fois; c’était mon âme qui parlait ou qui pleurait. Ce fut la plus intense prière de ma vie, quand on n’a ni pensées, ni mots, ni désirs. J’étais quelqu’un qui pleurait aux pieds d’un Christ. Sur le tard, j’ai levé la tête vers Lui, en attendant qu’il descende son regard vers moi. Mais la statue énorme n’a pas bougé. Le Christ était toujours là, attristé sur sa croix, tout comme moi, sur la mienne. Il semblait impuissant et résigné face à son échec de ne pas pouvoir me donner un signe que j’aurais pu comprendre. Mais ce jour-là même il a répondu à mes prières d’une telle façon, qu’uniquement les miracles savaient le faire.

Cette après-midi-là, ma fille – qui faisait partie de la petite chorale des enfants – devait se rendre à l’église pour la fête de Sainte Cécile, la patronne de la musique. Le prêtre a commencé à prédiquer de l’Évangile de Mathieu. Il lisait d’une voix rauque et monotone. A un moment donné je ne l’ai plus entendu; c’était quelqu’un d’autre qui parlait, qui me parlait: c’était Jésus qui disait d’une manière résolue:

«Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire et tous les anges avec lui, alors il siègera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui; ils séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres; il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite:

– Venez, les brebis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim et vous m’avez donné à manger; j’avais soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli; j’étais nu et vous m’avez habillé; j’étais malade et vous m’avez visité; j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi. Alors les justes lui répondront:

– Seigneur, quand avons-nous fait tout ça?

Et le Roi leur répondra:

– Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait.“

Tout à coup, dans l’église gelée par la pluie de novembre la chaleur arriva. Une lumière puissante a fait revivre les vitraux, malgré le soleil absent. Ce n’était pas pour la première fois que je venais dans cette église. J’avais encore essayé un dimanche matin, à une messe, mais l’atmosphère était glaciale. C’était pendant la traversée du désert. J’avais besoin de Lui et je ne le trouvais pas au milieu de la foule. Alors j’avais pris la décision de venir prier quand l’église était vide. Mais ce soir de Sainte Cécile, Jésus a pris ma main et m’a réconciliée avec les gens. «L’hymne à la joie» qui a clôturé le récital d’exception de la chorale avait atteint son but.

ANTONIA ILIESCU

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