Antonia Iliescu: „Original et candide“

Il y a chez nous, à l’institut un monsieur qui ressemble terriblement à monsieur Ullot, mais il est même plus excentrique et drôle. Il est du genre qui peut t’enchanter avec une conversation érudite sur le dernier disque qu’il a acheté – quelle aubaine! – juste sur la Voie de la Victoire! „– Écoute mon cher, j’ai, trouvé Dvorak et Mahler, tous les deux dans la même boutique.“ Il discute avec beaucoup de compétence des films des années ’90, ayant toujours sous la main un dictionnaire cinéphile, pour d’ éventuelles démonstrations. Il est donc l’homme fin, cultivé, raffiné, mais qui peut te traiter d’ idiot avec la plus naturelle des candeurs.

Il est venu sur la planète Terre voici 60 ans, avec une mission précise en rapport avec les pigeons voyageurs. Il avait été envoyé par le conseil de l’étoile beta-Columba [1] pour résoudre une vieille énigme. Son coeur de lumière bleuâtre fonctionne à l’aide de la vibration de haute fréquence de l’ancestral pigeon libéré par Noé de son arche. Le pigeon avait alors continué sa mission de guide des argonautes vers la Mer Noire, à la recherche de la toison d’or. Et, à ce qu’il paraît, il est resté lié pour toujours au bord de cette mer, grâce aux nombreuses réincarnations inscrites dans son programme d’évolution à l’échelle énergétique. La dernière, l’avait fixé dans la peau de monsieur Brãiloïu, un homme de haute taille qui tient sur ses épaules telle une coupe olympique de couleur gri-pigeon, une tête oblongue aux yeux bruns, qui te regardent de travers derrière ses lunettes aux châssis argentés. Monsieur Brãiloïu a des terminaisons corporelles tout à fait particulières. Les ongles de ses mains (mais je peux jurer que de ses pieds aussi) ressemblent à des balles de ping pong. Pendant la conversation il fait plein usage de ses mains, assez éloquentes d’ailleurs, et pour mieux t’expliquer comment vont les choses, il les agite d’une manière démonstrative dans l’air, suivant des circonférences imaginaires de plus en plus grandes. Visiblement il est désireux d’élargir le cercle de son auditoire jusqu’à des espaces interplanétaires.

Un jour il vient dans notre salle de labo et nous dit:

– Les filles, n’avez-vous pas par hasard, un poinçonneur? Je ne trouve plus le mien; je crois que je l’ai prêté à quelqu’un… Je ne me souviens plus à qui… C’est à vous peut-être…

Nous, aimables comme d’habitude, et sensibles aux charmes de monsieur Brãiloïu, nous précipitons pour le servir, en lui offrant notre poinçonneur (« le jeune marié » comme il avait été baptisé par un collègue); et il est assez robuste ce jeune marié!

Dès qu’il l’aperçoit, monsieur Brailoïu écarquille ses yeux ronds et, en balançant la tête d’une manière candide, il éclate:

– Mais c’est justement le poinçonneur que je ne trouvais pas!

– Eh, vous ne pouvez pas dire ça! – disons-nous en colère – C’est bien madame Lili qui nous l’a laissé lorsqu’elle a pris sa retraite!

Enfin il nous quitte sans conviction. Le lendemain il revient. Il entre en balançant son corps sur ses grands pieds, portant des souliers usés méthodiquement, jusqu’à la corde:

– Les filles, voilà ce que j’ai trouvé dans mon labo!

Et il sort de sa poche un pauvre poinçonneur tout ratatiné, qui n’était ni le quart de notre jeune marié.

Une autre bizarrerie du monsieur Brailoiu est la manière de s’habiller. En hiver il porte de gros pantalons (qui ressemblent à une vieille écorce d’arbre), beaucoup plus courts que ses immenses jambes. Mais en été sa tenue est encore plus excentrique, car son habillement habituel pour travailler dans le labo est le pyjama. Il en a deux, pour se changer: l’un est blanc aux raies roses et l’autre est rose aux raies bleues. Le fait est qu’il porte seulement les pantalons de pyjamas, car par-dessus il porte le vêtement de protection avec l’écusson qui te montre clairement qui est ce monsieur original: Ms. Brailoïu Ion, chercheur scientifique principal, Institut X.

Il y a trois semaines il a fêté son anniversaire. Nous lui avons offert, comme cadeau, un stylo que nous avons emballé dans une vieille boîte remise à neuf à l’aide d’un papier d’emballage sur lequel étaient reproduits des petits oiseaux. On n’a pas choisi par hasard ce papier. Monsieur Brailoïu aime à la folie les oiseaux de n’importe quelle sorte, mais surtout les pigeons voyageurs. Dès qu’il arrive au labo le matin, il nourrit les pigeons qui ne se méfient pas d’entrer par la fenêtre et de venir manger dans la paume du maître, imbibée de l’odeur de pyridoxine ou d’autres poisons chimiques. Les oiseaux sur le papier étaient des moineaux assis deux par deux sur un rameau d’érable. Monsieur Brailoiu fut vraiment fasciné par l’aspect de la boîte, de sorte qu’il ne pût se décider, heure après heure, à défaire le petit noeud du ruban doré. Il branlait la boîte près de son oreille droite et souriait… Il s’émerveillait déjà en essayant de deviner quelle chose merveilleuse se cachait dedans. Sur le tard il nous confie qu’il ne voulait pas briser le noeud du ruban, qui « passait exactement parmi les deux moineaux, comme un rayon de soleil. »

– …Et mes filles, la boîte avait aussi des moineaux à l’intérieur. Vous ne pouvez pas vous imaginer quel plaisir vous m’avez fait!

Mais la mésaventure qui fit de monsieur Brailoïu un célèbre distrait s’est passée voici une vingtaine d’années. Un groupe de chercheurs roumains, composé de trois dames huppées et un monsieur- monsieur Brailoïu – fut envoyé à l’Université de Paris pour se spécialiser en chimie organique de synthèse.

Les quatre collègues fixèrent le rendez-vous à la Gare du Nord, à 15 H 30, car à 16H 08 le train devait partir. Les trois dames arrivées en premier, attendirent patiemment jusqu’à 16h 00 et, en voyant que leur jeune compagnon n’apparaissait pas, décidèrent de monter seules dans le train.

A 16H 05, juste au moment où le chef de train faisait sa dernière inspection sur le perron, à l’horizon on vit monsieur Brailoïu qui, en courant, faisant désespéré des signes étranges avec ses mains. Et tiens! Il a quelque chose bizarre sur l’épaule droite… Au fur et à mesure qu’il s’approche on peut voir qu’il tient sur l’épaule un balluchon de toute beauté, fait d’un drap, où il avait amassé en vitesse ses habits.

Les trois dames s’entre regardèrent perplexes: „– Que faire maintenant ? Comment apparaître dans cet état lamentable dans la grande France? S’ils le verront avec son balluchon à l’épaule ils nous tourneront le dos, à juste titre! Ils nous diront que l’élevage des moutons se fait dans les montagnes et non pas à Paris, à l’Université. Eh, mes chères, qu’est-ce qu’on fait ?!“

Elles s’envoyèrent encore une fois un long et significatif regard. Sans un mot de plus, elles foncèrent sur les bagages et descendirent les valises.

Monsieur Brailoïu fonça, essoufflé, vers la porte de la voiture, le baluchon sur l’épaule, les trois dames saisirent l’odieux objet, le défirent et le violèrent au milieu du compartiment de première classe, sous les regards ébahis de leur collègue: « Qu’est-ce qu’il vous a pris, mes chères ? » Le butin fut partagé en quelques secondes: Doina prit deux paires de pantalons, Nina prit quatre chemises et le pyjama, Anca mit la main sur la lingerie. Dès que le train fut nettoyé des vieux chiffons et que tout le monde était à sa place, les dames commencèrent à chuchoter entre elles:

– Quelle honte, ma chère, cela ridiculise la science roumaine! Figures-toi ce qu’il se serait passé si sur le perron de Paris était apparu notre berger! Il aurait ressemblé en quelque sorte à l’un des premiers chercheurs d’or qui avaient mis le pied sur la Terre Promise et qui en ont tiré profit après.

Monsieur Brailoïu s’est enrichi lui aussi, mais non pas avec de l’or (les chaussures usées en sont la preuve). Il a conquis une autre terre promise: la science et nos coeurs. Mais surtout il a conquis l’unicité.

[1] Beta-Columba fait partie de la Constellation Columba (Le pigeon) (n.a.)

ANTONIA ILIESCU

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