Viorel Zegheru: „La purification“

“Ne rien faire c’est une occupation dangereuse.’’

Je ne connais pas Nicole… Je sais seulement qu’elle a l’odeur du tabac brûlé; de la citrouille et de la moisissure. La lumière folle frappe les objets de la chambre, en jetant la poussière telle une suprême déjection sur les figures de céramiques, engourdies ou peut être seulement endormies…

Je ne connais pas André non plus… Parmi les sons des symphonies caniculaires, des rires sardoniques des plaisirs nerveux, des projets pour le passé et le futur, on apercevait la silhouette cunéiforme d’André, statue charnelle d’un Adonis raté, fumant et fendant les secondes d’une attente intemporelle.

Il haïssait Nicole avec le pouvoir de l’amour. Voila ce qu’il écrivait à un ami, peu de temps après qu’il eut connu Nicole: 

« Je lui ai promis que je la gommerai. J’ai commencé par le front, mais les mots étaient trop profonds, fosses où les lettres coulaient dans le chaos fade du sang. Les ongles commençaient à bleuir. J’ai essayé de  couvrir les traces, mais les mots sortaient à la surface…

Entré fébrile dans le labyrinthe de la bouche, j’effaçais les morceaux de mots avec de la salive; déchets toxiques, flore à l’odeur de chien. Le ciel palatin portait des étoiles pour sentir les arômes, des décorations loquaces, des lustres suintant de pétales de sel…

Le vice peut dépasser l’originalité… Ainsi c’était avec le nettoyage de Nicole… Je l’ai déballée soigneusement et l’ai étalée sur un papier blanc, très fin, mais nos grumeaux persistaient, rappelant les morceaux d’une pâte médiocre. Je lui ai jeté l’encre dessus ; elle devint plus bleue. Certains mots se sont réfugiés sur le papier, les autres sont restés comme les inscriptions d’une civilisation oubliée, des formules magiques de l’amour exagéré jusqu’à l’impuissance. J’ai pris un verre et j’ai découpé la pâte étendue sur la feuille dans des combinaisons de peau et d’encre que je comblais de tristesse. Je les ai cuits dans l’huile chaude de tous les désirs, sur le feu de tous les échecs possibles. Quand j’ai réalisé que la femme était encore sale, la pâte avait déjà trop gonflé, surtout de l’intérieur, comme lors d’une implosion. 

C’est ainsi que j’ai trop avalé de cette femme appelée Nicole…

Quand je me suis arrêté, j’ai senti que mon abondance devait être éliminée. Donc, avec le doigt, j’ai retiré la femme bizarre de ma gorge. Cette fois-ci, elle était toute  blanche.

En regardant dans un miroir, quelques éruptions apparaissaient  sur ma peau: c’étaient ses mots… »  

Quand il la regardait, endormie, il sentait le froid et il devait mordre l’air pour pouvoir respirer. Elle dormait avec cette tranquillité d’un amnésique ivre, anticipant les rêves des nuits suivantes. De temps en temps, l’air hésitait pour entrer dans sa poitrine.

André s’était allongé à ses coté et une nuance violette de compassion l’avertit qu’il était prêt à faire de terribles compromis. Il ouvrit la fenêtre et puis la ferma. Apres un certain temps, il toucha Nicole, qui continuait de dormir. Il découvrit ses pieds superposés et brusquement, avec l’appétit d’un vampire, il se jeta vers la fesse portant un grain de beauté moche et poilu, comme une tique molle. Il n’eut pas le temps de changer ses intentions, car il sentit déjà quelque chose dans la bouche, qui lui donnait la sensation d’une petite souris… C’était l’excroissance de Nicole. Le sang coulait sur les lèvres entrouvertes d’André…

Agitée, Nicole se dégageait, ressentant la douleur qui la brûlait. Elle toucha sa fesse et, quand elle sentit la chaleur liquide, elle commença à gémir.

– André ? Que se passe-t il ?

Il restait à genoux à ses coté, les grands yeux déçus. La bouche dégoûtée venait de cracher ce petit monstre. Il prit la main de Nicole en l’embrassant, laissant la trace de ses lèvres ensanglantées sur sa peau blanche.

Nicole, surprise, regarda autour d’elle, surtout la grande tache rouge sur le lit. Elle courut vers la salle de bains, laissant un filet de sang derrière elle. André la regardait curieux, chuchotant comme un somnambule:

-Enfin, maintenant je peux l’aimer…. 

Ces choses étant dites, je crois que j’ai établi ma bonne foi en disant: je ne connais pas André… Je ne connais pas Nicole… Ni moi même… Qui sommes nous? 

VIOREL ZEGHERU

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