Viorel Zegheru: „La grande nouvelle“

L’être se tord dans les draps mouillés de transpiration, ouvrant les yeux dans la nuit. Tout est confus, il ne s’est  aperçu que le rêve était fini que lorsqu’il a regardé la montre : quatre heure et dix-huit minutes.   

-André, où es tu ?

Touché par les doigts longs, son visage était encore moite, laissant  une bruine collante sur les ongles. Il se lève de cette couche qui, pour un instant, lui créait la sensation de se trouver dans un cercueil.

Abandonnant ses pensées, il eut le temps de prendre ses pantoufles et de se hâter d’allumer.

-Oh putain, j’ai encore inversé les pantoufles !!!

Avec aversion, Nicole les retira rapidement; l’une d’elle alla toucher le miroir et, dans sa chute,  renversa le verre d’eau qu’elle posait chaque soir auprès d’elle. 

Ses pensées étaient brouillées. André n’était pas là, avec son odeur,  avec ses mains qui lui donnaient un sentiment de sécurité : « Où est-il parti ? », se demandait-elle sans le vouloir. La fenêtre était un peu entr’ouverte, laissant entrer un air frisquet. De temps en temps, le vent soulevait le rideau.

« Peut-être qu’il fume ! Qu’est ce qu’il est fantasque cet André ! Fumer à cette heure… ». Ereintée, elle se laissa tomber dans le fauteuil le plus près. Elle tâta la télécommande avec des gestes mécaniques, choisissant une chanson du CD qu’il lui avait offert la veille au soir.  « Hier c’était son anniversaire et c’est lui qui m’a fait un cadeau ! Combien il est bizarre ! ».   Elle regarda la photo où ils marchaient sur la plage. Ils sont de dos, mais on perçoit qu’elle se retourne subrepticement : « Cet André… On ne voit que ses cheveux  ébouriffés ! » . Etourdie par ses souvenirs, elle n’avait pas réalisé que la chanson  était finie depuis un moment. 

Ebahies, les roses rouges du vase violet, recevaient la lumière projetant rapidement leurs ombres pâles sur les murs, tels des contours fragmentés qui touchaient le seul tableau de la chambre : un bateau dans la tempête…

André, à l’aube de la trentaine,  l’avait connue il y a deux ans.  Son air mélancolique l’avait séduite, ainsi que ses lunettes posées sous ses cheveux en bataille, qui lui conféraient une apparence  rebelle et romantique.  Elle avait un faible pour les hommes à lunettes, se laissant succomber facilement à cette attirance.

La dernière soirée fût spéciale.  Elle avait préparé  tous les scenarii afin de lui annoncer la grande nouvelle.  Nicole connaissait son amour pour les enfants et elle allait lui en offrir un. Si c’était un garçon, elle aimerait l’appeler André, même en sachant que son prénom préféré était Edouard. Elle avait peur de sa réaction à l’annonce de la nouvelle et ressentait néanmoins une joie intérieure intense : elle sera mère.

Le vent ouvrit davantage la fenêtre, soulevant le rideau plus haut. Elle sentit un frisson de froid, mêlé d’une peur mystérieuse. Le parfum des fleurs du tilleul qui planait, l’ensorcelait.  Un instant, elle hésita à fermer la fenêtre. « Quel homme cet André ! », pensa-t-elle de façon obsessionnelle, tout en se jetant dans le lit aux draps mouillés et froids. Elle en ressortit rapidement, apeurée par un étrange pressentiment.  

-André, où es tu ?  

Après avoir passé quelques heures de caresses et de chuchotements qui les ont portés à l’abandon dans les tentacules de la sensualité, elle a donné sa nouvelle. Penseur et fatigué, comme d’habitude sa main gauche sur la nuque, André fumait. Le regard perdu, il  reçut la nouvelle calmement. Un instant, il la regarda indifférent, puis il écrasa la cigarette à demie fumée. 

-Allons dormir !

Avait-il dit tranquillement.

Entre ces instants et son réveil, cinq heures s’étaient écoulées. Elle les avait comptées dans sa tête, mais sa voix ne lui obéissait plus :

– André !!!! André !!!

Elle se dirigea vers la cuisine, de plus en plus agitée, mais point d’André. « Peut être il est dans la salle de bains ». Elle y entra. Personne non plus. Seulement de l’eau se déversait de la baignoire emplie. Le sol était mouillé, mais ça ne l’empêcha pas d’avancer. André était là. Tout de blanc vêtu, tassé au fond de la baignoire, il semblait regarder par le siphon d’évacuation.  Ses cheveux noirs flottaient comme des algues marines vers la surface, à l’instar de ses mains. Des cendres occupaient le porte-savon métallique.

Elle tressaillit comme si elle venait de voir un fantôme. Effrayée, Nicole happa l’air et, dans un geste machinal, porta les mains à sa bouche. Elle essaya  de hurler, mais seulement un cri étouffé sortit de sa gorge :

– Salaud, qu’as tu fait ? Tu me laisses seule avec ton gosse ! Que le diable t’importe, imbécile! 

« Je savais bien que ce mec avait quelque chose d’étrange… André… »

Elle n’arrivait pas à retrouver ses esprits. D’un seul coup, une colère immense l’envahit.

Furibonde, elle plongea sa main gauche dans l’eau et souleva la tête d’André. De l’autre, elle se saisit d’une pantoufle et lui frappa frénétiquement  les joues blanches, froides et mouillées. 

Fatiguée, elle fut saisie par la nausée ;  avec dégoût, elle lâcha la tête. Nicole se sécha les mains, sortit de la salle de bains et téléphona à la Police pour leur annoncer le suicide de son ami. 

En attendant, elle s’assit dans le fauteuil et alluma sa toute première cigarette. Peu de temps après, la sonnette retentit. Rapidement, elle se leva pour aller ouvrir. Surprise, elle regarda le policier blond qui se tenait face à elle. Il portait des lunettes fumées…

-Il est là, dans la salle de bains. Je vous prépare un café…

Six heures approchaient  et l’aurore commençait à poindre…  

VIOREL ZEGHERU

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