Mariana Braescu: „Le paradis perdu“

J’ai vécu au paradis. Il faisait chaud, humide, ça sentait bon. Les grandes personnes appelaient cela une serre. Mais moi,je savais bien: c’était le paradis. J’avais entendu peu de choses sur le paradis. J’en savais davantage sur l’enfer. Męme maintenant, lorsque je prononce ce mot terrible, „l’enfer“, j’ai devant les yeux notre cour de l’époque, en terre jaune et cuite, au mois d’aoűt, une terre collinaire, sčche et crevassée. Ils étaient tous lŕ, penchés sur un livre et c’est entre leurs tętes réunies comme les pétales d’une corolle, que j’eus l’occasion d’apercevoir cette image terrifiante: un pauvre homme dévętu, sans défense, dans un chaudron, léché par d’énormes flammes. Une créature terrible, un autre homme, un méchant, avec des cornes et une queue, arrachait ŕ ce malheureux ses entrailles ŕ la fourche et cet exploit le rendait trčs gai.

Ils regardaient tous dans un silence recueilli. Personne ne s’indignait, męme maman, pour qui l’égratignure de l’aile d’un poulet était une douleur. Męme elle! Moi seule n’ai pu m’abstenir de crier:

— Pourquoi?!

— Les diables. C’est ce qui arrive ŕ tous ceux qui vont en enfer.

— En enfer?! Et pourquoi y vont-ils?

Je n’arrivais pas ŕ comprendre comment quelqu’un peut aller de son plein gré en enfer, qui était une sorte de sauna noire pleine de choses cruelles.

— Ils ont péché! Ceux qui ont des péchés sur la conscience, lorsqu’ils meurent, ils vont en enfer.

Ah, bon! Lorsque vous ętes mort, ce qui est déjŕ assez mal, vous avez encore ŕ supporter le harcčlement des diables!

— Eh! Mais s’ils lui piquent le ventre ŕ la fourche, ils vont le tuer ŕ nouveau! Pourquoi n’y a-t-il personne pour le fair sortir? Pourquoi personne ne lui porte secours?

Personne! Maman était plutôt tranquille. Elle ne paniquait pas en regardant le diable opprimer consciencieusement le pauvre pécheur. C’était un pécheur! Mais moi, j’étais de son côté, parce qu’il était torturé. J’ai compris plus tard, bien plus tard, que je,’étais pas du côté de la justice, mais du côté de celui que l’on pourchasse, quelle que soit sa faute. Untel vole l’argent d’une pauvre femme. Il l’a peut-ętre laissée sans pain, mais moi, lorsque je vois la figure harcelée de celui qu’on pourchasse, j’aimerais bien qu’il s’en tire. Et je sais que ce n’est pas bien.

Mais alors?! Le pécheur était, je le savais bien, un méchant homme. Pourtant, tout en moi se révoltait. Je détestais ceux qui ne le défendaient pas et si quelque chose me faisait peur, c’était bien le calme consciencieux du diable travaillant devant son chaudron.

Qu’est-ce que c’était comme livre? De quel monde s’agissait-il? je regardais attentivement: il y avait des pages écrites et des pages illustrées. Comme j’avais appris ŕ lire depuis l’âge de cinq ans, cela veut dire que j’ai du voir ce livre avant. Mais pas beaucoup plus tôt. Ce sont peut-ętre justement ces histoires terribles qui ont suscité en moi le désir d’apprendre par moi-męme. Il est évident, qu’il devait y avoir autre chose d’écrit. Une chose sans laquelle je ne pouvais pas comprendre. Une chose que les autres savaient et que, dans une complicité de gens qui savent lire, ils gardaient secret. C’était évident: les grandes personnes connaissaient des secrets auxquels je n’avais pas accčs. Il n’y avait qu’une seule solution: l’alphabet. Quelques semaines plus tard, je lisais n’importe quoi. Mais jamais je n’ai eu seule entre mes mains ce livre. Tous faisaient cercle autour de ce livre, et j’avais commencé ŕ les soupçonner et ŕ les craindre: „Ne faisaient-ils pas le jeu des diables?“ Ils étaient lŕ, tranquilles, donc ils étaient d’accord. Et je me penchais ŕ nouveau sur ce livre. Ils en étaient déjŕ ŕ une autre page, toujours avec des illustrations. Personne n’était scandalisé parce que les pauvres gens étaient nus et montraient avec résignation des parties assez intimes de leur corps pour m’intimider. A bien y penser, les premiers nus que j’ai du voir, étaient bien ceux-lŕ, ŕ la portée des diables. Bien pus tard, lorsque j’ai vu dans des albums, les nus raphaéliques, ils suscitčrent en moi une immense terreur. La mémoire de mon inconscient m’avertissait que des pages fines de l’album devait sortir le diable criminel pour planter avec un sadisme professionnel son trident dans les chairs roses nacrées. Et de nouveau: alarme du sang! Malheureuse de moi, j’étais du côté des pécheurs!

— Attention! Les diables!

Mais ne me solidarisais-je pas ainsi avec leur monde tout nu? Męme si, ŕ suivre leur exemple, je n’aurais eu ŕ dévoiler, drapée plutôt bibliquement que pudiquement autour des cuisses, que le torse mince d’une fillette un peu plus grande et effrayée que ne l’eut permis l’âge? Je ne sais plus, de nos jours. Je ne sais plus!

Comme je ne sais plus si, dans mon enfance, il y avait jamais eu de livre montrant le paradis. Ou quelqu’histoire. S’il y en a eu, il me semble évident, que les images n’avaient pas du ętre aussi persuasives que celles de l’enfer, car ces images font défaut ŕ ma mémoire. Mais je savais ce que c’était.

J’entrais au paradis les pieds nus. Il fallait descendre quelques marches et je sens encore sous mes pieds ces marches chaudes et humides, ces marches amicales, comme ne le sont que celles en briques rouges, minces et cuites. La premičre, plus chaude que les autres, parfois presque brűlante, au point de m’obliger ŕ sauter tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. La deuxičme tičde, comme le corps tendu d’un chat, lorsqu’il se love, chaud et vibrant autour de votre taille. La troisičme presque fraîche, mais agréable, comme la porcelaine d’une tasse de thé ŕ laquelle on n’a pas touché pendant une heure. Puis, tout ŕ coup, le sol: toujours la męme brique amicale, comme un fourneau chaud, légčrement humide. En racontant, j’ai la sensation d’y toucher ŕ l’instant męme, mais avec de petits pieds d’enfant, ŕ la peau rose, comme le creux de la main.

J’écarte les orteils délicats d’un pied puis de l’autre dans l’eau tičde, pręte ŕ s’évaporer. Il fait chaud et humide, et si je tends le bras, je peux toucher la chaleur pesante, voluptueuse, amicale. A travers le toit de verre, le soleil chauffe d’abord de biais, ŕ l’est, puis lorsque la vitre brűle et le ciel est bleu de tant de lumičre, il prend son élan et vise d’en haut, dans une explosion verticale. Je me tiens sous la vitre haute et je le sens pleinement. Mes cheveux sont légčrement humides et deviennent plus frisés, mais le sommet de ma tęte est chaud, presque brűlant. Lorsque je pose ma main sur ma tęte, ma propre main, chaude et humide, me semble froide. Je tends ŕ nouveau la main pour toucher ŕ cette étrange chaleur et j’arrive męme ŕ la toucher. Elle me touche aussi, m’enveloppe de la tęte aux pieds, je la sens męme dans ma bouche, tout aussi insinuante. Et partout, comme un doux vertige, le parfum.

Humide. Chaud. Parfumé. Oui. C’était le paradis.

Les fleurs les plus grandes m’arrivaient ŕ l’épaule et d’autres męme avaient ma taille. Je les regardais de bas en haut, en examinant, non pas leurs couleurs expansives, mais leur souffle. Elles me respiraient, me sentaient et męme si j’ai moins honte de le dire maintenant, elles me connaissaient ŕ ces instants-lŕ. Les plus petites étaient plus amicales. Elles n’avaient ni forme, ni nom. Si je me penchais sur leurs petits caissons remplis de terre humide, chaude, parfumée, on voyait sortir, pareilles un souffle de la terre, de minces petites aiguilles pâles. Elles n’avaient męme pas la force d’ętre vertes. J’avais une telle pitié de leur lente suffocation! Je redressais délicatement les graines humides. Elles s’en réjouissaient! Mais ŕ l’instant męme, une petite coccinelle agitée arrivait droit sur moi volant ŕ toutes ailes. Je savais. C’était un signe dont je devais tenir compte: je la soulevais doucement du caisson de terre, oů les plantes germaient ŕ peine, je la posais attentivement dans le creux de ma main et, les yeux clos, je lui récitais sa chanson: „Coccinelle -nelle, oů vas-tu voler…“ Je ne savais pas oů elle devait s’envoler et d’oů devait venir vers moi mon prince charmant, car je n’arrivais jamais ŕ chanter toute la chanson, enfermant le ręve sous mes paupičres. Il commençait d’un coup et je voyais des maisons de cristal, un ruisseau limpide, trčs limpide, éclairé en profondeurs et j’étais lŕ… Et lorsque j’ouvrais les yeux, la petite perle rouge était déjŕ partie depuis belle lurette. Et en regardant la jardiničre de fleurs ŕ peine écloses, j’étais prise d’une émotion plus grande męme que mon ręve. Dressées en brosse verte et joyeuse, dépassant de beaucoup la bordure en bois, les plantes se frayaient un chemin vers la lumičre, vers le soleil. J’étais heureuse et triste ŕ la fois. Je savais ce que cela voulait dire; Une femme en petites manches, pieds nus, venait chercher ma jardiničre et la diviser en beaucoup de petits caissons, oů les plantes allaient se senti ŕ l’aise, plusieurs heures, une demi-journées, pour passer ensuite dans des pots de terre rouge, en terre cuite. Elles avaient chaud, elles aussi, ŕ cause du soleil et de la respiration des plantes-sśurs. Mais jamais, jamais, lorsque j’allais les toucher du creux de la main, ou lorsque je collais ma joue ŕ leur pot de terre rouge, elles n’allaient me transmettre l’amicale chaleur complice du plancher en briques. Chaude et douce, comme le corps arqué et frémissant du chat descendant du poęle en terre cuite.

Le paradis. Les gens n’y venaient pas souvent. Il n’y avait que des plantes, des fleurs, avec ou sans pétales, aux corps verts, rouges, violets, jaunes, lilas, minces ou tranchantes comme des épées, branchues ou piquantes, naines comme les champignons et bizarres comme eux. Le paradis. Parfois je craignais que les diables ne le découvrent. Et j’avais peur qu’ils ne transforment mon paradis chaud, humide et parfumé, en une salle de bains noire et terrible.

Mais non. Si les diables y venaient, ce n’était que pour voler. Je savais qu’ils prenaient parfois des apparences bizarres, pour tromper leur monde et qu’ils vous apparaissaient sous des formes si agréables que l’on oubliait tout, pour ne plus concevoir aucun soupçon. La tentation.

La tentation (puis la peur et la terreur, et le plaisir de l’attendre) étaient deux chevaux ŕ criničre et queue violette, luisant comme le jabot des colombes. Ils arrivaient ŕ un galop rythmé, si fou et si beau, que je remarquais ŕ peine qu’ils traînaient derričre eux une sorte de cabriolet ŕ deux roues et capote noire, trčs chic. Un carrosse d’un autre temps, dont pouvait descendre n’importe qui: une fée, un prince charmant et męme … moi. Et ŕ cet instant lŕ, j’appuyais mes mains sur mes yeux fermés, car deux larmes d’émotion débordaient de mes paupičres closes et tremblantes. J’ouvrais mes yeux. Les chevaux attendaient dignes, la tęte haute, agitant, comme ŕ un signal qu’ils étaient seuls ŕ connaître, leurs fortes tętes ondoyantes, leurs queues noires claquant sec. Sous leurs oeillčres en peau noire et fine comme des gants, ils me lançaient un regard apparemment indifférent, mais combien plein de sens: Allez, monte! me disaient-ils. Et je devais m’accrocher des deux mains ŕ l’écorce dure de l’acacia pour ne pas monter dans la calčche tentatrice, car je savais tout: dčs cet instant lŕ, j’aurais été perdue. Les beaux destriers auraient lancé par leurs narines des flammes, auraient cabré leurs belles échines en argent et ŕ la place du fin harnais, pareil ŕ la peau des gants, on aurait vu leur pousser de larges ailes noires et brillantes, comme seule leur criničres noire et luisante pouvait l’ętre et ils se seraient envolés, pour toujours. Et de lŕ, de cet autre monde, je n’aurais jamais pu revenir. Je le savais.

Ils le savaient aussi, les destriers, et c’est pourquoi ils venaient tous les jours, le matin, parfois ŕ l’aube męme, pour que je distingue dans mon sommeil leur trot fou et leur souffle brűlant comme celui d’une chaudičre, appuyé au mur męme de ma chambre, sous les fenętres de ma chambre et je me réveillais. Je sortais pieds nus, me faufilant décidée.

— Maintenant!

Mais l’śil qui m’appelait m’avertissait en męme temps, lorsque les śillčres noires en cuir s’échappaient un instant de sous sa grande paupičre, sous laquelle le globe oculaire tournait tendrement.

— Tu ne reviendras jamais!

Je n’allais jamais monter dans la calčche folle qui me tentait et me faisait peur, au bout de chaque nuit. Je n’allais jamais m’envoler sur la croupe polie comme l’argent d’un bel étalon. Mais je n’allais jamais perdre et surtout, lorsque je me sentais esseulée et agitée par des tristesse, cet appel secret et déchirant comme la mort:

— Maintenant!

Et combien de fois n’ai-je galopé follement sur des collines rondes et dodues dessinées comme les croupes dures et bien polies des étalons d’argent, ŕ la fin des longues nuits, brűlantes et fraîches ŕ la fois, jusqu’au bord de l’horizon. Et ensuite?! Je n’ai jamais su, mais j’apprendrais sűrement, lorsque je toucherai de la main l’horizon, mince, argenté, au bout d’une nuit brűlante et peut-ętre déchirante…

Et alors? La petite fille que j’étais, folle de tentations et terreurs! J’avais appris, je savais que la tentation pouvait se présenter sous une forme si agréable que nul n’aurait soupçonné que le diable s’en męlait. Et le diable me volait, tous les jours, une part de mon paradis. Parce que je ne montais pas dans la calčche, ŕ cet appel inquiétant, avant que le soleil ne brille ŕ l’horizon, ils partaient et s’ils ne m’emportaient pas, ils emmenaient mon coeur comme proie. Mes jolies fleurs, que je défendais de mes petits doigts frémissants contre les graines trop lourdes de la terre humide, mes jolies fleurs dont l’enfance se passait dans des pots ronds et rouges en terre cuite, qui grandissaient en une journée autant que d’autres en une année, étaient toutes emportées par le maudit cabriolet.

Je descendais trébuchant la marche de brique brűlante, je posais le pied sur la deuxičme marche — chaude et polie, sur la troisičme — plus fraîche que la porcelaine d’une tasse de thé oubliée pendant une heure, je tendais la main pour toucher l’air brűlant et humide qui montait et m’enveloppait pareille ŕ une vapeur, ŕ un esprit et tandis que mes petits pieds cherchaient des flaques d’eau tičdes prętes ŕ s’évaporer du sol chaud, amical, comme une poęle couché sur le dos duquel ronronne une énorme chat brűlant, et que mes yeux en larmes cherchaient les longues planches vides, sur lesquelles hier ŕ peine, de jolies fleurs vives me touchaient, me connaissaient, me respiraient. Vides. Et avec une dernier déchirement sans pareil je parvenais ŕ me tourner vers la gauche, vers la niche du coin, pour voir les petites boites humides. Pleine d’émotion, frémissant de la joie des retrouvailles, j’écartais doucement,de mes doigts minces, les graines humides et noires, sous lesquelles je trouvais toujours la pointe jaune, pâle et fręle.

— Victoire!

Avec quelle joie n’allais-je essuyer mes larmes! Seuls témoins, sur mes joues, demeuraient de longues traces de doigts mouillés, trop heureux de sauver de l’étouffement ces minces fils, pareils ŕ des aiguilles de sapin et pâles comme le clair de lune.

— Victoire!

Tout recommençait. Une pluie chaude et douce allait tomber des arrosoirs. On lčvera une vitre pour que les plantes respirent. Et les jours trop torrides, on habillerait de nattes en doux roseaux le toit transparent de la serre. Mes fleurs allaient pousser en un jour autant que d’autres en un an et passer leur enfance dans des pots de terre cuite de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel: verts, lilas, roses, bleus, jaune pâle, violet violent.

Et si je ne montais pas dans la calčche tentation, la récompense ou le prix, je le savais, devait ętre la męme. Mais, c’est sans doute comme ça au paradis. Tout autour, rôdent des tentations si troublantes, que l’on n’arrive pas ŕ les oublier. Et pourtant, l’enfer a ses messagers sur terre aussi. Ils s’emparent de l’homme faible, d’une maison abandonnée et s’y installent ŕ demeure. Je connaissais au moins deux maisons de ce genre. Les diables y séjournaient, comme au sein des personnes, sans ętre dérangés. C’étaient des personnes faibles et les diables en faisaient ce qu’ils voulaient. Elles étaient si faibles qu’elles ne comprenaient męme pas ce qui leur arrive. Elles remarquaient seulement le soir, le soir surtout, que leurs doigts mincissaient, se desséchaient et s’allongeaient, leurs ongles devenaient pointus et crochus, une queue poilue se mettait ŕ froufrouter derričre eux et ils devaient veiller ŕ ce qu’elle ne deviennent pas trop apparente, tandis que sous leur bonnet ou fichu, poussaient des cornes. Le cśur, oui, leur cśur était fichu. Ils se tenaient au coin de la rue, pour tenter d’autres âmes, faibles ou fortes… c’est ce que l’on allait voir. Si vous étiez bon et juste et si vous aviez la foi, si vous n’oubliiez pas de faire le signe de croix et si vous évitiez de faire le mal, vous passiez ŕ côté du diable, comme un canard dans l’eau et rien ne vous arrivait. Et le diable en était si dépité, qu’il pouvait męme en crever. Tandis que si vous passiez par lŕ, aprčs avoir dit un mensonge ou dans l’idée de tromper quelqu’un ou de vous en moquer, ou bien la tęte prise de boisson, quelle joie pour le diable! Vous étiez son homme! Je connaissais deux maisons de ce type. On n’y faisait pas le signe de croix, la porte n’ouvrait pas vers l’orient et pour que le soleil n’y entre pas, on y bouchait la fenętre été comme hiver, nuit et jour. On entendait dans ces maisons, jusque dans la rue, un trépignement ou des grivoiseries que vous gardiez sur le cśur plusieurs jours durant, comme un couteau de glace. Mais le mieux était de s’en préserver par un signe de croix. On le faisait en douce, avec la langue ou, encore mieux, en pensée. Et le diable ne pouvaient plus rien contre vous. Mais savez-vous quant on voit le mieux si une maison est habitée par les diables?! Le matin du Nouvel An. Avant l’aube, les enfants circulent en groupes en chantant d’une maison ŕ l’autre. „Vivez, fleurissez, comme un pommier, comme un poirier…“ et le matin, dans tous les jardins, on sčme des grains de blé pur, grains rouges et luisants — signe d’une bonne année. Or, dans les maisons des diables on n’en trouve nulle trace, car męme si par erreur un enfant s’y égare, les diables n’ont pas l’audace de sortir pour récompenser l’offrande de blé en offrant des noix, des gâteaux et de la monnaie, ou de pommes, car le diable craint une bonne action plus que toute chose. Et le vśux non récompensé se retire quelque part, au niveau des débuts et le grain de blé rouge, luisant et plein pleure dans la neige intacte, jusqu’ŕ y pourrir et se transformer en une sorte de cendre. Comment ne pas reconnaître les maisons habitées par des diables?

Si on connaissait les diables, on les évitait. Et je savais, męme moi, comment éviter la tentation. Mais le livre aux images troubles me rappelait toujours comment ils s’y prenaient, consciencieusement avec leurs fourches assassines.

Personne ne m’avait parlé de la mort, jusque lŕ. On n’en parlait pas chez nous. De temps ŕ autre, on voyait dans notre ville, assise sur des collines, quelque cortčge monter ou descendre, se traînant dans les ruelles étroites. On était trop gęnés pour demander des précisions. Il est mort. C’est tout ce que nous pouvions apprendre. Et pourtant, en voyant l’enfer dans ce terrible livre, maman aborda pour la premičre fois la question de la mort:

— Lorsque un homme meurt, s’il est bon, il va au paradis. Mais si c’est un méchant homme, s’il a fait des péchés, il va en enfer.

C’était donc ainsi. Les gens mouraient. Je ne me souciais plus de savoir ce qu’il pouvait y avoir de bon, aprčs la mort, au paradis. C’était déjŕ assez triste,: „Les gens meurent!“ Et pourtant… si au bout du chemin, la mort attend l’homme, comment peuvent-ils ętre si tranquilles? Ils devaient en savoir plus. Des choses, un secret que je voulais ŕ tout pris savoir, pour en ętre quitte. Et des mois entiers, j’ai tourné ainsi ma question, et j’ai décidé que le moment le plus propice pour la poser ŕ maman, serait un de ces matins paisibles oů maman nous racontait toute sorte de choses, en épluchant ses carottes, ses racines de persil et ses pommes de terres, qui s’amassaient en gentils tas dans la bassine sur la table. Un jour, j’ai pris mon courage ŕ deux mains et j’ai posé la moitié de ma question:

— Maman, tout le monde meurt?

„Tout le monde“ me dit maman, avec trop de douceur et de calme, pour que j’y voie une menace quelconque. Et pendant des mois entiers, j’ai suivi la paix lisse des matinées, pour lui poser l’autre moitié de la question. Mais je n’ai jamais eu le courage, plutôt ŕ cause de la réponse que de la question:

— …Et alors, maman, nous allons aussi mourir?

Tout en préparant et ressassant ma question, je ne me suis pas vue grandir et je suis devenue trop grande pour la poser.

Et comme je le regrette, surtout depuis un certain temps!

Ma mčre, alors, n’aurait peut-ętre pas donné la réponse dont j’avais peur. Elle m’aurait peut-ętre dit une chose qui me réconforte pour toute la vie.

MARIANA BRAESCU

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :