Daniel Dragomirescu – « Un petit dejeuner avec Nicolae Ceausescu »

 

 

Le lendemain de son arrivée a Bucarest, Nando Rossi se présenta au Comitet Central, décidé d’accomplir jusqu’au bout sa mission de conscience. En vérifiant ses papiers, l’officier de garde le salua en faisant claquer ses bottes, puis il commanda a un sergent de conduire „le camarade d’Italie”. Nando Rossi n’eût pas du tout le temps d’apprécier paisiblement cet accueil, qu’il s’est vît sur-le-champ emporté au long d’un couloir éclairé a giorno et finalement invité d’entrer dans un bureau, occupé par un seul fonctionnaire, qui venait de faire sortir ses dossiers des tirroirs et qui parlait en même temps au téléphone, en se tenant debout, dans une attitude propre à une caserne, comme s’il aurait été un militaire.

 

– Le camarade d’Italie! annonça d’une voix sifflante le sergent et il disparût aussitôt.

 

– Bonjour, camarade, je viens de la part du comité dirigeant de l’organisation régionale de Turin du Parti Communiste Italien, se récommanda-t-il fièrement, en tendant sa main. Je suis ici pour transmettre au camarade le secrétaire général un message importantissimo de la part des communistes italiens!… Le fonctionnaire le mesura d’un regard fugitif, puis il nota encore quelques mots dans son agenda. Il était un homme d’environ trente ans, grand et maigre, les cheveux tondus tout court, et il avait une figure flétrie de célibataire. Un type incolore et insipide, mais peut-être très efficace et très utile dans son service. En répondant à demi voix au salut, il étudia attentivement le papier que Nando lui avait remis de son porte-documents. Il ne fît le moindre commentaire là-dessus et sur son visage noiraud et glabre on ne vît aucun muscle bougeant. Apparément édifié, il montra à son visiteur étranger une chaise auprès du mûr, au-dessous du portrait en cadre doré de Georges Maximilianovitch Malenkov, le succésseur sans charisme de Staline, à l’aspect d’un bureaucrate croupi, ensuite il se précipita de sortir, en emportant avec lui le document de l’Italien. Surpris, Nando ne réussit pas à lui demander pourquoi il était besoin de procéder ainsi. De quelque part on entendit le reniflement d’une voiture et, en venant plus près de la fenêtre, il vît une limousine noire, de laquelle venaient de descendre trois hommes bien vêtus et d’un air de grande prosperité, sans doute des dignitaires de rang supérieur du Parti. Derrière eux se montra le quatrième, plus petit de taille et plus jeune que les autres, en portant rigidement un uniforme de général, suivi par son garde de corps, armé d’un Kalachnikov, et de deux types solides vêtus en civil. L’un de ces types lui sembla connu; n’était-il pas, ce type, le chef des sécuristes qui l’avaient arrêté trois ans auparavant, lorsqu’on l’avait été embarqué, contre sa volonté, dans un avion et expulsé du pays?… Mais Nando n’eût pas le temps de s’évoquer bien ce désagréable incident et non plus de s’en inquietter. Le fonctionnaire retourna plus vite qu’il ne le pensait pas, sans le document qu’il lui avait confié. Sur son visage comme un masque on distinguait maintenant une vague expression de respect et sa voix eût un écho moins impersonnel, lorsqu’il lui fît connu que le secrétaire général l’attendait. Quelques minutes plus tard, le fonctionnaire ouvrait la porte d’un cabinet pour annoncer l’arrivée du visiteur italien, après qui il se rétira discretèment.

 

Le tout puissant chef du Parti et de l’État roumain ne fît pas sur Nando Rossi autre impression que celle qui lui était déjà familière, compte tenu de l’iconographie officielle. Mais il était pour la première fois de sa vie qu’il avait l’occasion d’une rencontre en tête-à-tête avec lui. L’ancien éléctricien, l’ancien chef de syndicat, l’ancien agitateur communiste passé par les camps et les prisons, l’homme qui, dans ce pays, avait gagné le pouvoir gràce aux tanques soviétiques se présentait exactement comme il devait se présenter un dirigeant prolétarien de Roumanie: costaud, pas trop de belle mine, mais quand même possédant quelque charme personnel pour les yeux et pour les coeurs du peuple. À la place de son combinaison d’électricien, qu’il avait quitté depuis longtemps, il était vêtu d’un complet gri, fermé jusqu’au menton, comme un uniforme. Une casquette prolétarienne de convenance couvrait sa tête pleine de cheveux grisonnants et faisait projeter une ombre clandestine sur ses yeux expressifs. D’un geste habituel pour un homme dont la lecture n’était pas son fort, il déposa ses lunettes sur le journal qu’il avait feuilleté jusque là.

 

– Eh bien, qu’est-ce que vous amène ici, chez nous, en Roumanie, camarade Rossi?… lui adressa la parole, d’un ton indulgeant, le dirigeant du Parti et de l’État. Quelle est la situation du combat politique en Italie?… Ici, on fait de gros efforts pour liquider une fois pour toutes les débris du capitalisme… Ce n’est point facile, mais on va réussir!…

 

Nando Rossi serra la main de Gheorghiu-Dej et prît place sur une chaise, devant lui.

 

– Chez nous, vous voyez, c’est plus difficile, beaucoup plus difficile, camarade le secrétaire général, lui répondît-il. Les derniers mois on a eu des confrontations très dures avec le gouvernement clérical de Rome et, comme toujours, avec les grands monopoles qui étouffent le pays et, à ce moment-là, d’autres combats sont en cours… Mais je veux vous transmettre, avant tout, le salut fraternel des communistes italiens, dont je suis délégué d’être le représentant…

 

Gheorghiu-Dej sourit avec satisfaction.

 

– Merçi, camarade! Il y a longtemps depuis que nous n’avons plus entammé des pourparles avec le camarade Togliatti et avec la direction de votre Parti… C’est porquoi je suis d’avis qu’il serait bon si on avait une rencontre dans le cadre d’une conférence ouvrière à Moscou ou, pourqoi pas, même ici, à Bucarest, en été, à l’occasion du Festival Mondial de la Jeunesse…

 

– Je férai parvenir à notre direction cette invitation, promît Nando Rossi.

 

Gheorghiu-Dej approuva sans hésitation et regarda ensuite son hôte avec une certaine surprise.

 

– Je vois que vous parlez roumain comme si vous étiez un roumain véritable!… Ou est-ce que vous avez appris notre langue si bien?!…

 

Sans entrer dans les détails, Nando évoqua les années de son enfance et de sa première jeunesse bucarestoise, en concluant:

 

– …Donc je suis, comme vous voyez, plus ou moins Roumain et je continue, moralement, á me sentir fort attaché de ce pays.

 

Gheorghiu-Dej fît ôter son chapeau et caressa des bouts des doigts les cheveux ebourifflés de son sinciput. Maintenant il avait pris l’air d’un homme débonnaire, qui était là ou il se trouvait grâce aux caprices de la destinée, à laquelle il serait insensé de ne pas se soumettre.

 

– Ah, bien, j’aime entendre des choses comme ça, camarade!… déclara-t-il d’un air content. Je vais te faire un aveu. Moi aussi j’ai été très bon ami, dans les temps, avec un maçon italien, venu à Bàrlad pour travailler chez un entrepreneur local… Plus tard, il est parti pour Yassy, moi pour Galatz… et ainsi de suite… On s’est plus rencontré jamais depuis!… Il était vraiment un ami de qualité et un excellent camarade… Il n’aimait pas le fascisme de Mussolini…, non, pas du tout… Il s’appellait Giovanni, si ma mémoire est bonne…, et il était originaire de Naples ou de quelque part plus au sud… Marola Giovanni! À Bârlad il vivait en concubinage avec la servante d’un avocat… Et, bien sûr, il avait appris très bien le roumain, aussi bien que vous… Si je savais ou il se trouve maintenant, je lui offrirais un bon emploi à Bârlad… J’ai disposé qu’on y bâtisse un lycée de l’armée…

 

Gheorghiu-Dej s’interrompît un peu, marqué évidemment par les souvenirs de sa jeunesse. Aprês celà, il fixa son interlocuteur d’un regard fiêre et satisfaite, en raison de ses idées édilitaires.

 

– Vous comprenez, camarade?… insista-t-il. Un lycée militaire, grand comme une université!… Une investition importante du gouvernement et du régime, pour laquelle on a besoin des meilleurs spécialistes du pays!… Il avait parlé sans hausser la voix, mais son visage êtait devenue rouge d’émotion. Mais je vous parlais, se rappella-t-il, de mon ami italien… Est-ce que vous savez, par hasard, quelque chose de ce Marola Giovanni?…

 

Nando esquissa un sourri, en hochànt sa tête.

 

– Celà aurait été un grand plaisir pour moi, répondît-t-il, mais l’Italie est un grand pays, camarade le secrétaire général… Non, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer ce Marola Giovanni… Par ailleurs, les Italiens du nord n’ont pas trop de faiblesse pour ceux de Mezzogiorno. Ce n’est pas, il va de soi, mon cas, mais pour une bonne partie des turinois leur concitoyens du sud passent pour des Italiens moins respectables, pour ainsi dire, des gens avec qui il valait mieux de ne pas avoir à faire… Nous, les communistes, on s’efforce de déterminer un changement positif pour tous. Malheureusement, avec notre gouvernement clérical et avec le pouvoir des monopols, le combat n’est absolument pas facil!…

 

– Tiens donc…, articula Gheorghiu-Dej d’un regret évident. Troublé, il palpa son visage de sa main gauche, puis il regarda sa montre. Enfin, il prît une attitude grave, en sursautant. Chez nous, camarade, on a liquidé les monopols, déclara-t-il d’une voix officielle. Nous avons obligé tous les capitalistes du pays de devenir des citoyens sans privilèges ni avantages. Certainement, ceux qui ont refusé de se soumettre, ceux qui ont comploté contre le régime… ont été expédiés à l’endroit convenable pour eux: en prison!… Les ennemis jurés du nouvel pouvoir ne peuvent pas rester en liberté. La loi de la lutte des classes, camarade!…

 

Nando Rossi avait écouté sans mot dire, en regardant Gheorghiu-Dej d’une certaine doute.

 

– Vous parlez des ennemis du régime…, observa-t-il. Mais permettez-moi de vous poser une question: peut-on considérer ennemi du régime un homme qui a servi toute sa vie le Parti?…

 

– Ennemi du régime peut devenir n’importe qui, même s’il a servi, je ne sais pas quand, le Parti! rétorqua Gheorghiu-Dej d’un ton raboteux et le masque débonnaire qui couvrait son visage disparût. Voici, Guţă Tàtàràscu, par exemple… Nous avons cultivé une sorte d’amitié avec ce libéral bourgeois jusqu’au moment ou on s’est rendu compte qu’il complotait contre le régime. Par voix de conséquent, on s’est débarassé de lui!… C’est la politique, camarade!… On devient frêre même avec le diable, pour passer le pont, comme dit un proverbe roumain…, conclût le secrétaire général, pas tellement pour se justifier, mais parce qu’il s’agissait d’une profonde conviction.

 

– Alors permettez-moi de vous dire que je ne suis pas tout-á-fait de cet avis, répliqua Nando. Je suis ici justement pour pléder en faveur d’un homme innocent, qui est devenu la victime d’une grave erreur judiciaire…

 

– Une erreur judiciaire?… Ah, voilà donc!… Et de qui s’agit-il, camarade?… Ne me dis pas que tu es venu ici justement pour me demander la mise en liberté de Guţă Tătărăscu!… Tu ne serais pas le premier á me soliciter cette faveur!… sourît Gheorghiu-Dej. Il semblait autant curieux que circonpecte et regarda de nouveau sa montre, avec une certaine impatience.

 

– Non, pas du tout, il ne s’agit pas de Tătărăscu, pour lequel, d’ailleurs, je n’ai aucune sympathie, car je n’ai jamais aimé les caméléons politiques… Bien au contraire, il s’agit de…, rêpliqua Nando Rossi. Mais il se vît obligé de s’interrompre. On entendît un coup frappé à la porte et dans le cabinet du secrétaire général Nando vît entrer un homme bien fait et bien vêtu, àgé d’environ quarante ans, dont la figure souriante ne lui semblait pas si inconnue. C’était, sans nulle doute, un grand manitou de l’hierarchie supérieure du Parti, mais son nom lui échappait pour le moment. D’un air jovial et dégagé, l’homme approcha du bureau du secrétaire général, sans craigner qu’il aurait pu l’incommoder et en négligeant avec légérité de fermer la porte derriêre soi.

 

– Bonjur, Ghiţă! salua-t-il d’un ton bien familier, ignorant la présence du visiteur italien. As-tu commencé à faire maigre? Allons mettre quelque chose sous la dent, mon vieux… Il est vrai que nous sommes la force politique dirigeante du pays, mais on ne peut pas travailler comme ça, à jeune, car c’est très bien connu que la conscience passe par l’estomac!… Parole du bon marxiste… Allons, allons, mon vieux, il n’est pas gentil de te faire attendre… Drăghici va te présenter un nouveau rapport concernant les socio-démocrates des prisons, le professeur Mironicà veut te parler de je ne sais pas quelles affaires de l’Accadémie… Il est venu aussi Ceauşescu, dans son uniforme de parade tout neuf…, on dirait qu’il est, vraiment, le petit frère de Staline! C’est seulement la moustache qui lui manque… Il a prononcé devant nous un discours massacrant sur la collectivisation… Mon Dieu!… Il a monté sur ses grands chevaux, il a crié, il a frappé du poing la table et finalement il a promis de fusiller personnellement tous les paysans cossus!… Et tout ça, parce que à Vrancea, dans un village quelconque, les paysans ont lui enlevé sa bonnet de fourrure (même celle que Leana lui a offert de Saint Nicolas!) et il n’a pas manqué beaucoup pour que les vrancenois lui appliquent la loi de Lynch!… Mais lui, brave de naissance comme tu le sais, a fait sortir son revolver et pan, pan, pan!… Il a chassé les paysans comme les mouches… Qu’est-ce que tu penses de cette histoire-là?… „Apaisez-vous, Ceausescu”, j’ai tenu à le mettre en garde, „qu’il est possible que le dernier paysan cossu de Roumanie garde un cartouche pour toi!” Il m’a regardé d’un air hurluberlu, balbutiant je ne sais pas quoi… Puis il s’est approché de moi et il a commencé à pleurer et à me dire que c’est de ta faute qu’il ne peut pas finir ses études!…

 

– Qu’est-ce que tu dis là, mon cher Jean?!… Tiens donc!… Du moins, s’il était capable, pauvre jeune homme!!… exclama Gheorghiu-Dej, amusé par cette idée.

 

– Tu as raison, Ghiţă, il n’est pas capable, approuva l’autre. C’est pourqoi je pense qu’il serait bon si on lui offrait une poste gouvernamentale, ou il aurait la chance d’apprendre un métier, car il ne sait faire absolument rien!… C’est un révolutionnaire achevé!… Bête à manger du foin!!…

 

Nando Rossi écouta le dignitaire d’un air étonné, ensuite il commença à sourire.

 

– Mais, sois attentif, Ghiţă, continua de la même manière le joyeux personnage, voici ou en est-on: notre ami se console qu’il aurait pu devenir le plus grand savant du monde, si tu n’avais pas mis des bâtons dans ses roues!…

 

Gheorghiu-Dej éclata d’un rire homérique, fît disparaître ses lunettes et ramassa les papiers de son bureau, tout en se souvenant qu’il devait, en quelques heures, visiter les usines de „Republica”. L’homme au visage jovial l’assûra que tout avait été très bien planifié et qu’ils disposaient de temps suffisant, ensuite il s’interrompît, le regard fixé sur Nando, qu’il semblait découvrir à peine à ce moment-là. Le chef communiste lui montra du doigt son visiteur occidental d’un geste d’amphytrion obligeant:

 

– Un camarade italien! précisa-t-il. Faites connaissance…

 

Nando s’inclina, en tendant sa main comme un bon camarade.

 

– Ion Gheorghe Maurer, fils du Parti et d’une mère française, se présenta l’autre, sans aucune emphase.

 

– Écoute, Jean, notre camarade viens de me dire qu’il est arrivé en Roumanie pour une affaire très importante, expliqua Gheorghiu-Dej, mais il n’est pas encore décidé de nous avouer de quoi s’agit-il!… Par la porte ouverte on vît un fonctionnaire qui passait en vitesse et Gheorghiu-Dej eût une courte hésitation, en regardant son visiteur. Ne te déplaisse pas, camarade, es-tu d’accord si on va discuter ton affaire lors du petit déjeuner? Nando n’eût pas aucune objection. Bon, alors suivez-nous, décida-t-il d’un air content. En quittant le cabinet, ils rencontrèrent une sentinelle, qui salua en claquant ses bottes, puis ils se croisèrent au milieu d’un couloir avec une secrétaire très belle et très jeune, portant dans ses bras gracieux un tas de dossiers. Lorsque la jeune femme reconnût le grand chef du Parti en chair et os, elle s’émouva si fort, qu’elle fût sur le point d’échapper tous ses dossiers aux pieds de celui-ci.

 

– Celà ne fait rien, celà ne fait rien, Cathérine, sois tranquille, je ne suis pas le pape de Rome! parla-t-il d’un air indulgeant et, sans s’arrêter, le chef du Parti donna l’ordre au sentinelle de tendre une perche à la jeune fille. Ils descendirent ensuite quelques marches et arrivèrent devant une porte qu’un autre gardien s’empressa de leur ouvrir.

 

(fragment du roman LA CHRONIQUE DES THEODORESCO)

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