Antonia Iliescu: „L’oiseau au chant de metal“

Ca fait déjà un an que Dora avait chassé son ange. Entre temps elle avait demandé pardon essayant de bien se comporter, dans l’espoir qu’il serait un jour de retour. Elle avait cinq ans, mais elle savait déjà repasser, enlever les poussiéres sur les meubles et faire la mayonnaise. Elle était redevenue la fillette modéle d’autres fois.

Pour son anniversaire, sa mére lui a offert un oiseau, un petit rouge-gorge. En traversant le marché, le vendeur d’oiseaux avait réussi à capter son attention, en criant de toutes ses forces: «Venez, venez! Achetez cet oiseau doux comme l’agneau. Il mange dans la paume. Et c’est un chanteur hors paire.»

La fillette fut trés heureuse de recevoir le petit oiseau babillard.

— Je l’appellerai Rouge-Gorge.

— Prends soin de lui et donne-lui chaque jour de l’eau fraîche et du millet. Tu dois lui changer aussi le sable – lui dit sa mére – Rouge-Gorge n’est pas une poupée, c’est un être vivant.

— N’est-ce pas que ce petit oiseau est l’âme de ma poupée, Laïlaï?

— C’est exactement ça, – lui répondit la mére – mais fais attention! Tu ne le déchiquetteras point, comme tu as fait l’année passée avec Laïlaï.

Dora plongea dans ses pensées, pour quelques secondes. Les yeux fixés dans les yeux de sa mére, elle revit tout le drame: vêtue du peignoir blanc de sa mére, le stéthoscope en plastique aux oreilles, en dirigeant une ribambelle d’enfants – ses assistants – qu’elle avait invités à la «leçon d’anatomie». «— J’ai eu cette poupée comme cadeau pour mon anniversaire. Mais elle n’est pas dans son assiette. Elle fait des chichis, ne mange pas et ne dit pas maman; elle ne peut pas marcher non plus. Voyons ce qu’elle a». C’est ainsi qu’ils déchiquetérent Laïlaï.

— J’ai seulement voulu savoir si elle avait un cœur! – se défendait Dora. – Et elle n’en avait pas! C’est pourquoi elle ne bougeait pas et ne parlait pas. Elle n’avait pas d’âme, et c’est comme ça!

— Mais certainement qu’elle en avait une – lui dit sa mére – mais l’âme est comme un oiseau. Quand tu lui as ouvert la poitrine, l’âme de Laïlaï a pris son vol vers le ciel. Depuis, elle voyage à travers le monde de long en large. L’âme de n’importe quelle chose est immortelle et libre comme les oiseaux du ciel. Tu sais, n’est-ce pas, que chaque chose a une âme, même si elle ne se voit pas. «Et les arbres ont-ils aussi une âme?» Oui, les arbres aussi. «Et les pierres?» Oui, elles aussi mais leur «chair» dure des millions d’années. On dirait que les pierres n’ont pas d’âme, car elles durent éternellement. L’homme sait que les pierres sont là depuis toujours, mais il n’a pas assisté à leur naissance et il ne verra pas leur mort non plus. Les êtres vivants, les mourants, se fanent plus vite. Tous les oiseaux du ciel – mais tous, sans aucune exception – portent en eux les âmes des hommes, des animaux mais aussi ceux de certains jouets. Les oiseaux ramassent la derniére goutte de vie qui avait animé ces «choses», comme font les abeilles avec le nectar des fleurs. C’est ainsi que les hommes se transforment en cygnes blancs ou noirs, les éléphants volent dans les cormorans, les lions et les tigres tu les trouveras recroquevillés dans les hiboux et ainsi de suite…

Dora faisait trés attention à son précieux cadeau vivant reçu à l’occasion de son anniversaire. Elle lui changeait le petit lit de sable, lui donnait à boire et à manger et lui parlait des heures et des heures. «Tu es Laïlaï, n’est-ce pas? Oh! Pardonne-moi, Laïlaï, jamais je ne te couperai plus le ventre. Je sais maintenant que tu as un cœur, autrement comment pourrais-tu gazouiller?» Elle tenait Rouge-Gorge dans une cage, dans sa chambre à coucher, au bord de la fenêtre. Elle le faisait sortir journellement, surtout en été, pour admirer les hautes montagnes Făgăras, au pied du village Copacel où elle habitait. Un jour quand son pére plantait des fleurs, le petit oiseau s’échappa dans le jardin. C’était un beau jour de mai. Dora donnait du mil à Rouge-Gorge quand il se glissa hors de sa cage. C’était un oiseau solitaire mais assez audacieux. Il s’arrêta juste à côté du pére et sautillait autour de lui, en espérant d’avoir quelques vermisseaux de farine et un rien de beurre, tel qu’il lui arrivait pendant l’hiver. D’un seul mouvement, le pére de Dora l’attrapa et le remit dans sa cage.

Ca faisait plus de 6 mois que Rouge-Gorge était arrivé chez eux. Un matin d’été, trés tôt, un puissant vent orageux ouvrit soudainement la fenêtre de la chambre de Dora. C’était vers quatre heures du matin, et sa mére était déjà debout pour donner à manger aux volailles et pousser les deux bufflonnes vers la grande rue, là où devait passer le troupeau du grand bétail. Devant la piéce de sa fille, la mére s’arrêta un instant et ouvrit doucement la porte, pour voir si elle était bien couverte. Le vent fou arracha la porte et la flanqua contre le mur, ouvrant en même temps largement la fenêtre. Sous ses yeux impuissants, la cage tomba avec un bruit bref sur le tapis et l’oiseau s’envola dehors sans la moindre hésitation. La femme, sa paume sur la bouche, la suivait de ses yeux effrayés jusqu’à ce que Rouge-Gorge disparaisse dans le petit arbre devant la fenêtre. L’instant d’aprés, un chat noir sauta de la toiture du hangar voisin droit dans le petit abricotier, en disparaissant dans son feuillage.

La petite n’était pas encore réveillée. La mére courut dans le jardin et s’arrêta sous le petit arbre, en scrutant sa couronne verte et riche. Mais elle ne vit aucun mouvement, ni entendit un frémissement quelconque. Il faisait calme, un silence de mauvais présage comme les nuages gris au dessus de la maison, qui s’apprêtaient à tomber amérement sur le toit.

Lorsque Dora se réveilla ce matin-là, elle alla comme d’habitude à la cuisine chercher le sac à mil. Ensuite, à moitié endormie, avec des gestes de somnambule, elle remplit un verre d’eau et retourna dans sa chambrette, l’eau dans une main et le mil dans l’autre. Soudain, les grands yeux fixés sur la fenêtre largement ouverte, elle cria:

— Maman, maman! La cage est par terre et Rouge-Gorge n’est nulle part! Et la fenêtre est ouverte!

Sa mére, qui était déjà derriére, essuya ses yeux et dit:

— Je sais, je sais… C’est moi qui ai ouvert la cage. Il gazouillait à me fendre le cœur, ce matin. Au juste, il a lui aussi droit à la liberté, comme tout être de ce monde. Dis-moi, tu aimerais rester toute la vie enfermée dans une cage?

— Oh, maman! Mais c’était à moi! C’est toi qui me l’avais donné pour mon anniversaire! Comment as-tu pu faire une chose pareille?

Dora demeurait non consolée et pleurait dans son coin. Elle s’était habituée avec son chant exubérant, avec les sons harmonieux et délicats qui transmettaient la nostalgie des pays chauds et qu’on pouvait entendre même en hiver. Sa mére essayait de la consoler:

— Tu sais bien qu’il s’est échappé une fois et que ton pére l’a attrapé. Peut-être est-il dans les environs, peut-être en avait-il assez de toute cette solitude. Je suis certaine qu’il reviendra vers le soir.

— Mais il est tellement petit! Qu’en sera-t-il de lui, tout seul, dans ce monde? Il ne sait même pas comment se nourrir, il mourra de faim et de soif – se lamentait Dora.

Elles guettérent toute la journée l’abricotier et le ciel, mais en vain. Aprés avoir rempli de mil le petit récipient, la mére accrocha la cage à un rameau et ouvra la petite porte. Elle espérait vaguement que Rouge-Gorge, s’il avait pu échapper par enchantement au vilain chat noir, reviendrait plus tard, dés qu’il aurait eu faim ou soif. Mais le soir était depuis longtemps descendu sur les maisons et le petit oiseau n’était toujours pas là. La mére cherchait d’apaiser les craintes de sa fille:

— Il viendra demain, crois-moi! Il goűte lui aussi sa miette de liberté. C’est aprés tout son droit…

Deux ans s’écoulérent ainsi dans l’attente. Dora priait encore, fuyant des fois ses copains qui s’étonnaient de ses disparitions soudaines: «Tu pars comme ça, à l’improviste!» «Je serai de retour tout de suite. Jouez sans moi» – leur disait-elle. Elle se précipitait à la maison pour tomber à genoux devant l’icône, en implorant saint Antoine de veiller sur Rouge-Gorge.

Dora était maintenant dans la premiére primaire et avait déjà appris quelque chose sur les oiseaux. Elle avait remis la cage vide sur le bord de sa fenêtre, comme avant. Elle remplissait chaque jour le petit réservoir d’eau fraîche, comme avant. Et comme elle n’avait jamais perdu l’espoir que son ange retournerait un jour, elle croyait encore que Rouge-Gorge reviendra finalement.

Dans l’une des maisons minables d’un quartier des faubourgs luxembourgeois, demeurait une famille d’immigrés avec un garçonnet mélancolique, qui s’appelait Rony. Attaché par une pince au rideau, un petit oiseau en carton, garni de vraies plumes joliment colorées, observait, nostalgique, le ciel et le monde dehors. Il avait aussi une minuscule machinerie qui le faisait chanter chaque jour au petit matin, à 4 heures précise.

La maison était située prés d’une forêt. La mére de Rony avait acheté ce petit oiseau pour l’anniversaire du garçonnet. Il venait d’avoir cinq ans quand l’oiseau s’installa devant sa fenêtre. Tous les matins, des dizaines d’oiseaux tapageurs de toute sorte se bousculaient à la fenêtre de Rony, attirés par l’oiseau à la voix métallique. Quelques-uns, plus audacieux, venaient frapper avec leur bec dans la vitre, comme s’ils voulaient communiquer avec le petit oiseau en carton ou tout simplement s’intéresser de son sort. Un jour, une alouette s’est tuée en se heurtant contre la vitre, essayant probablement d’entrer dans la chambre. De retour du boulot, vers le soir, la mére l’a trouvée gésir inanimée sur la petite terrasse. Ses petits yeux toujours ouverts regardaient encore vers la fenêtre d’où elle avait entendu l’appel mensonger, celui d’un robot.

Une année s’était déjà écoulée depuis que Rony avait accroché Rouge-Gorge au rideau. Il l’avait presque oublié, tel qu’il faisait avec tous ses jouets: il jouait beaucoup avec, pendant le premier jour, et puis de moins en moins, au fur et à mesure que d’autres merveilles venaient peupler sa petite chambrette entassée de peluches, de camionnettes colorées et limousines sophistiquées. Si Rouge-Gorge n’avait plus chanté chaque matin, Rony l’aurait chassé sűrement de sa tête bouclée, occupée par ses petits soldats en plomb, qui se querellaient entre eux. Aucun ne voulait entrer dans la premiére ligne.

Un jour comme tous les autres, la mére du garçon commença dés le petit matin à nettoyer la maison. C’était le début de l’automne mais les oiseaux de la forêt étaient toujours trés bavards et sautillants comme en plein l’été. Depuis ce jour où elle avait trouvé la petite alouette sous la fenêtre, la mére avait mis au point un plan, qu’elle avait toujours reporté pour plus tard. Elle attendait le moment où Rony serait occupé ailleurs. Le moment était venu. Avant de passer l’aspirateur du côté des rideaux, elle relâcha la pince. Dans une seconde, la bouche avide du monstre avala Rouge-Gorge en lui faisant place dans ses entrailles, à côté des poussiéres, cheveux et effilochures. C’était fini. La mére continua de passer son aspirateur sur les galeries, elle tourna deux ou trois fois en rond dans la chambre et sortit.

De retour d’une excursion de deux jours avec l’école, Rony jeta son sac à dos sur le lit, prit le ballon et sortit jouer dans la cour. «Il n’observera peut-être pas…» – pensait sa mére.

Le lendemain, à l’aube, le petit garçon se précipita dans le dortoir de sa mére:

— Mami, mami, Rouge-Gorge s’est envolé! Sais-tu quelque chose?

Engourdie de sommeil, sa mére se frotta les yeux. Il était 4 heures du matin.

— Oui, je sais quelque chose. Viens ici, que je te raconte!

Elle se mit sur son séant et prit son petit par les épaules.

— Ecoute… Je vais te dire ce qui s’est passé hier au petit matin. C’est une longue histoire… Je ne sais même pas par où commencer… Te souviens-tu le bruit infernal des oiseaux lorsqu’ils entendaient le chant de Rouge-Gorge. En voyant combien il était malheureux leur frére enfermé dans la cité, l’alouette et le pivert rassemblérent tous les oiseaux de la forêt et leur dirent:

— Mes chers amis, allons sauver notre petit frére. Vous avez vu les signes de désespoir qu’il donnait ce dernier temps. Son chant du petit matin me déchire le cœur – dit l’alouette.

— A moi aussi – ajouta le pivert. Je me léve chaque jour dans ses cris métalliques et aigus, qui me donnent des frissons. Je crois qu’il est menacé là-bas par les trois méchants géants… en fait, deux, car le petit homme semble avoir un grand cœur.»

Hier matin, des volées d’oiseaux venant de la forêt cassérent la vitre avec leurs becs puissants, dés que Rouge-Gorge posa son deuxiéme cri. Ensuite, ils attendirent leur frére venir les rejoindre pour fuir ensemble – dit la mére. Mais l’oiseau regardait toujours à travers la fenêtre comme si rien n’était, et sans aucune intention de quitter sa place. En observant du coin de l’œil Rony, qui tenait la tête basse, le menton enfoncé dans la poitrine, la mére poursuivit son histoire:

— Qu’est-ce qu’il lui arrive? Pourquoi ne profite-t-il pas de la liberté? C’était bien ça qu’il voulait nous dire par son message; il voulait de l’air et du soleil. Tout oiseau de cage, dés qu’il trouve un moyen, s’échappe désespérément vers la liberté. Mais lui, il ne bouge pas. Regardez-le! Il est déjà mort, peut-être – dit le pivert.

— Ce n’est pas vrai! Ses yeux sont encore vivants. Et aprés tout il se tient bien sur le rameau – dirent les autres.

— C’est juste. Je crois qu’il est plutôt découragé. Voici ce que je vous propose – dit l’alouette. – Nous allons entrer dans la citadelle et nous l’emménerons. Mais il se pourrait qu’il ne sache pas voler. «L’oiseau de cage ne sait pas qu’il ne sait pas voler». Mais nous pourrions lui apprendre.

Aussitôt dit aussitôt fait. Le pivert et l’alouette entrérent par la petite bréche. Ils arrachérent Rouge-Gorge du rideau, ils l’attrapérent entre leurs becs et s’envolérent avec lui vers les cieux. Rouge-Gorge était toujours placide. Ils devaient le soulever le plus haut possible, jusqu’au soleil et lui apprendre le vol, en le portant sur des coussinets de nuages.

— Tu verras, petit, quelle merveille c’est que de pouvoir voler. L’important est de t’élever le plus haut possible et aprés, de te laisser tomber sur le coussinet. Prends garde de bien tendre tes ailettes et de les agiter de temps en temps! Mais, surtout, n’aie pas peur! La peur casse tout, car elle tue l’élan des ailes et les ailes n’écoutent que lui, l’élan. N’oublie pas que nous tous sommes faits pour voler. Tout être qui a des ailes doit voler. Or tu as de vraies ailes! C’est sűrement le ciel qui t’a manqué et je crois que tu n’as point eu de professeur. Te souviens-tu encore qui étaient tes parents?

Rouge-Gorge se taisait. Le pivert dit:

— Ah, c’est ça. Tu ne te souviens donc pas. J’avais un soupçon comme quoi tu fus chassé par l’homme qui t’a mis dans une cage et t’a ensuite vendu au marché. C’est comme ça que tu es arrivé dans la cité. On le sait bien car nous sommes nombreux à partager ton sort cruel… Mais maintenant tu as la chance unique de connaître ce que signifie le vol. Il est à la fois nécessité, liberté et jeu. C’est notre raison d’être. «Je vole, donc j’existe» c’est notre devise.

Rouge-Gorge ne disait rien. Il continuait à se soumettre à la volonté de l’alouette et du pivert, en se laissant porter sur les nuages, blancs comme les boules de neige. Quand ils trouvérent que leur compagnon était assez haut, ils lui dirent:

— Assez! A partit de maintenant nous ne te porterons plus. Mais nous te guiderons pendant le vol. Nous serons toujours prés de toi et nous te donnerons, si nécessaire, le bon conseil.

Et ils lâchérent le petit oiseau en carton au plumage colorié. Il ne gazouilla pas et il ne cria pas de peur, alors que ses compagnons le laissérent tomber. Soumis, il commença à descendre lentement, porté par le vent, puis poussé de plus en plus fort vers le sol. En le regardant, les oiseaux dirent:

— Regarde! Il a été pris lui aussi par l’ivresse du vol. La premiére fois c’est toujours comme ça. On ne se rend plus compte de ce qu’on fait. Tu souviens-tu, encore? – dit l’alouette. – Oui, mais il n’y a pas de temps pour se souvenir, lui répondit l’autre, et il commença à crier de toutes ses forces:

— Défais tes ailes! Largement, le plus largement possible! N’oublie pas, c’est ta vie qui est en jeu!

Rouge-Gorge continuait de tomber, sans les entendre. L’alouette essaya sur le tard de l’attraper encore une fois avec son bec, mais tout échoua. Rouge-Gorge poursuivait son chemin en faisant de pirouettes dans l’air. Il se laissa porté par le vent comme une feuille morte en automne. Le vent le poussait méchamment vers le sol à une telle vitesse que ses compagnons n’eurent même pas le temps de lui dire adieu, avant qu’il ne tombe, avec un bruit court, dans une flaque.»

— Oh, mami! – cria Rony horrifié. Comment sais-tu tout ça?

— Je le sais, car je l’ai vu de mes propres yeux. Les yeux de l’esprit – dit sa mére.

— Qu’est-ce que tu dis? L’esprit a-t-il des yeux? – s’étonna Rony

— Oui, certainement! Ces yeux-là sont les vrais yeux de l’homme. Mais écoute la suite:

«Les oiseaux descendirent en piquage tout prés du lieu de l’accident et examinérent Rouge-Gorge attentivement.

— Il n’est pas mort, notre ami! Il a les yeux ouverts… (Rouge-Gorge ne bougeait pas, ne gazouillait pas.) «Il veut encore un essai» dirent les oiseaux. «Il se peut qu’entre temps il a gagné un peu plus de courage. Jamais la premiére leçon n’est une vraie réussite. L’important est de ne pas être mangé par le chat. Pour ce qui est du reste tu peux essayer autant de fois que tu voudras, jusqu’à ce que tu apprennes la technique du vol.»

Ils prirent chacun une ailette et s’élevérent vers le ciel. Aprés deux trois battements des ailes, un vent puissant venant du nord, porteur de neige et de tempêtes, se mit à souffler avec une violence sauvage. Tordus par le vent méchant, les deux compagnons lâchérent Rouge-Gorge. Ils firent encore une fois un dernier essai, en luttant de toutes leurs forces contre le vent. Mais le vent les tenait sur place, tandis qu’il élevait Rouge-Gorge vers des horizons lointains. L’oiseau ne s’opposait pas aux caprices du vent. Docile, il montait vers les nuages noirs, menaçants.

— T’as vu? – dit le pivert – il sait voler! Regarde comment il plane! Il ne tombe pas, par contre, il sait monter vers le ciel. Notre leçon lui a servi finalement à quelque chose. Il a préféré le vent, c’est tout.

— T’as raison – lui répondit l’alouette. – C’est lui le plus fort au monde. Il lui montrera les mers et les océans et les hautes montagnes. Il le portera plus haut que nous puissions le faire et plus rapidement. C’est peut-être mieux qu’il soit parti avec lui. Le vent sait toujours ce qu’il fait et comment diriger les oiseaux.

Le vent, aprés avoir porté Rouge-Gorge au-dessus des forêts et des villes, au-delà des dunes et des montagnes, s’est calmé. Fatigué de courir, il lâcha les feuilles, les grains de sable, les bouts de papier et les boîtes vides de coca-cola, entassées dans son tourbillon. Toutes tombérent dans une flaque boueuse, dans une cour d’un village nommé Copacel, situé aux pieds des montagnes Fagaras. Un jour, une fillette trouva l’oiseau et l’emporta à la maison. Tu vois? Tout finit bien. Rouge-Gorge est heureux maintenant, même plus heureux que chez nous; tu le tenais immobilisé, accroché par une pince au rideau.

La mére s’isola dans de vieilles pensées, qu’elle croyait mortes depuis longtemps. Elle revit le fenil où elle avait dormi seule avec la génisse, une nuit d’été enchanté, de Sainte Marie.

Elle avait alors 7 ans. Sa grand-mére Maria l’avait emmenée pour la premiére fois à la campagne, à Copacel. Elle se fit des amis dés les premiéres heures, aussitôt sortie dans la Grande Rue. Elle commença à chanter pour les enfants du village qui coulaient de partout, voir «la merveille de Bucarest». Cette premiére soirée, juste aprés le spectacle, – dont la scéne était la rue poussiéreuse et l’éclairage la lune et les étoiles, – elle tomba malade. «Sais-tu chanter «Castel Amore?». «Bien sűr!» «Mais celle-là, tu la connais? » Oui, elle connaissait cette chanson aussi et ainsi elle chanta toute la soirée, jusqu’à minuit, quand on l’appela pour se mettre au lit. «Mais qu’est-ce qu’il t’arrive? Tu es tellement rouge!» s’étonnait sa grand-mére, en voyant ses joues brűlantes comme la braise. «Aïe! On lui a jeté le mauvais oeil! » – dit la vieille sœur de sa grand-mére, en lui posant la main sur le front. «Mets-lui le thermométre!» Elle avait 40°. «C’est sűrement Lia, qu’elle soit maudite!» – dit Ana – «elle la dévorait des yeux et c’est uniquement elle qui a été sevrée, puis re-nourrie au sein, ici, chez nous». Elle alluma du charbon de bois et ensuite, elle le laissa tomber dans un verre d’eau bénite. Le charbon tomba au fond du verre, signe qu’Ana avait eu raison. Elle dit ensuite trois fois le «Notre Pére» et chaque fois elle mouillait les doigts dans l’eau. Avec ses doigts elle dessina le signe de la croix sur le front de sa niéce, sur la poitrine et sur le ventre, autour de l’ombilic. On l’avait empaquetée nue dans un drap qu’on échangeait au fur et à mesure que les draps séchaient. Le lendemain elle était guérie.

Quand elle dormit dans le fenil, à la Sainte Marie, on a voulu l’empêcher: «les nuits sont froides à la montagne; tu prendras froid; et il y a aussi les vampires qui sortent la nuit»— lui avait dit sa tante Ana. Mais elle avait insisté: «une seule fois, tante Ana, une seule fois et c’est tout!». Sa tante l’avait alors regardée avec beaucoup d’admiration «courageuse, ce bout de femme!» et cria à son mari: «George, prend l’échelle et met-la à l’entrée du fenil, pour que la petite puisse y monter!». Elle fit trois sauts et fut dans les pailles, là-haut. Ceux d’en bas avait repris l’échelle «pour empêcher le vampires monter chez toi » – avait dit Ana.

Ce fut alors qu’elle connut pour la premiére fois les étoiles, couchée dans le foin, le regard qui touchait de trés prés la voűte du ciel chargée de diamants et pierres précieuses.

Le fenil se fit, cette nuit-là, porte ouverte vers l’Univers. Sous son regard fixe et insistant, le ciel se fendit en deux et le noir fit place à une lumiére irréelle. Elle s’est endormie comme ça, sans se rendre compte, les pensées égarées dans cette lumiére irréelle, suivant les appels étranges venus d’ailleurs et s’est réveillée au point du jour, dans le souffle chaud et humide de la génisse qui lui léchait le visage. Ce fut la plus belle nuit de sa vie, elle seule avec le petit animal et le ciel qui lui avait apporté le Paradis à ses portés, là-bas, dans le foin… Elle fut, elle aussi, pour une nuit le petit Jésus dans une créche, mais…

— Pourquoi te tais-tu, maman? – fit le garçon. Il lui posa sa petite main mole sur le visage…— Tu pleures?

— Oh, quelle idée! Quelque chose m’est entrée dans l’œil…. Fini la paresse!

Elle sauta du lit, sirota le premier café du matin et se mit au travail. Elle sortit sur la terrasse. Un vent puissant lui frappa les joues encore mouillées. Elle descendit les quelques marches de la terrasse, entra dans le garage et retira le petit sac de l’aspirateur. Aprés l’avoir vidé un peu plus loin dans la forêt derriére la maison, elle reviendra pour pousser Rony à faire ses devoirs.

*

Un dimanche aprés-midi Dora sortit dans le jardin arriére, pour jouer avec ses bateaux en papier faits à la veille, à l’école. Elle lorgna la plus imposante flaque – c’est la fosse des Mariannes – se dit-elle. Elle sortit de sa poche deux petits bateaux et se pencha vers «la mer» pour leur donner vie. Ce fut alors qu’elle aperçut, sous une feuille morte, un petit oiseau. Il avait les ailes pleines de boue! Elle l’a pris dans ses mains et l’a nettoyé soigneusement. «Il est encore chaud» se dit-elle et le mit sous sa veste de laine.

— Maman, maman! Regarde ce que j’ai trouvé dans le jardin! Regarde quelles belles plumes il a! Ne trouves-tu pas qu’il ressemble beaucoup à notre Rouge-Gorge?

Sa mére prit l’oiseau entre ses mains et l’examina attentivement quelques secondes:

— Mais c’est bien lui! Regarde ce plumage rouge sur la poitrine! Et les yeux petits et mutins! C’est un vrai miracle! Il est encore vivant! Regarde ses ailes sous le vent! Vois-tu comment elles frissonnent de vie? T’as vu? Rouge-Gorge est revenu, tel que je te l’avais dit.

Le vent du nord commença à souffler en rafales courtes. Les yeux de Dora, pleins de joie, pointaient, méfiants, vers ceux de sa mére, qui contemplait encore le petit oiseau blotti dans sa paume. Mais tout à coup, une rafale violente arracha le petit oiseau de carton au plumage colorié et le fit passer par-dessus la haie. Ensuite, il l’éleva vers le ciel, de plus en plus haut.

— Il est parti … Je t’ai dit qu’il était vivant. Il s’est envolé à ses affaires. Il a sűrement des petits à nourrir – dit la mére.

— Maman, tu crois vraiment que ce fut Rouge-Gorge?

— Mais, certainement, qui d’autre aurait pu être?

— Alors pourquoi est-il parti de nouveau?

— Aux oiseaux c’est uniquement le ciel qui leur va. Je vole, donc j’existe – lui répondit la mére.

ANTONIA ILIESCU

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :