Dimitrie Grama: « Les poèmes du «quotidien mystique» »

« Bastien »

et autres confidences

 

Les poèmes du « quotidien mystique »

 

LETTRE À PROPOS DE « BASTIEN »

 

Cher Arthur,

Bastien était notre chien, un boxer qui, il y a longtemps, lorsque nous étions plus jeunes et fougueux, nous avait appris ce qu’était une véritable amitié, inconditionnelle et qui, surtout, nous avait appris à profiter de l’instant présent. Bastien, qui ne croyait ni au passé ni à l’avenir, avait la patience nécessaire pour écouter mes sornettes, qu’il enterrait simplement dans ses yeux noirs et compréhensifs. En le regardant, il me semblait être en contact avec un univers pur, non contaminé par des pensées qui, un instant plus tôt me semblaient décisives pour ma survie. C’est ainsi que j’ai commencé à me confesser à Bastien. Il fut le premier lecteur du livre que nous publions.

Mars 2005

Amicalement,

Dimitrie

___________________________________________________________________________________

 

Bastien

 

Je ne me souviens pas quand

je t’ai remarqué pour la première fois.

Peut-être était-ce quand tu as posé

ta tête sur mes genoux.

C’était sur un boulevard,

là où les gens las

d’avoir trop intensément vécu

prenaient leur dîner.

En moi, quelque part, le temps était mort

et je craignais

ne pas avoir assez commandé

à boire et à manger.

Silencieusement, alors, tu posas

ta tête sur mes genoux.

Tu affrontas mon regard et

je sus qu’il me faudrait

partager mon dîner avec toi.

 

Maintenant que chacun te caresse,

pour se rassurer,

je me vante de t’avoir

découvert le premier.

Pourtant, c’est le contraire qui s’est produit.

 

De l’autre côté de l’amour

 

Où es-tu passé, mon amour ?

Où est ta démarche hésitante ?

Où les flocons de soie ?

Figé je reste devant la fenêtre

Où je sens ta présence

Mais je ne te trouve plus,

Je ne te vois plus !

Le soir, deux petits vieux

Passent se tenant par la main.

Ensuite, la nuit brusquement tombe.

 

Le galop

 

Si nous nous étions arrêtés

à la lisière de la forêt,

la biche qui est en toi

aurait pu se sauver.

 

Souvent, lorsque

je me réveille

la tête sur

ton sein,

je l’entends galoper.

 

C’est le galop de l’angoisse,

Le galop

des yeux fous

Dans lesquels je vois

les tréfonds des bois.

 

Probablement

 

J’ai probablement beau me démener

je ne redeviendrai plus jamais

une motte de glaise.

Mon sang est sans doute

l’eau

que tu bois.

Nous sommes sans doute ensemble

uniquement parce que nous forgeons

des boucles d’oreille que la lune

nous offre en cadeau de mariage.

C’est sans doute

ce que je me disais

quand j’étais pierre.

 

La fenêtre

 

Je suis rentré au mois d’avril

avec une amie d’autrefois.

J’ai ouvert la fenêtre et

je lui ai dit : va !

Elle a plusieurs fois

tourné vers moi

sa jolie tête, le regard étonné.

 

Que pouvais-je lui dire ?

Que je suis vieux ?

Que je ne veux plus entendre

parler de moi, même?

Ou lui dire

que tout m’est égal ?

Non, je me suis tu et

je l’ai légèrement poussée

par derrière, et elle

s’est effondrée pour

boucher mon horizon

de ses grandes ailes déployées

pour la première fois libres.

Et même si j’ai, depuis longtemps,

fermé la fenêtre

j’entends son chant ;

tantôt comme une joie immense,

tantôt comme un reproche.

 

L’artisan

 

Si je m’étais occupé de menuiserie,

Je serais menuisier à cette heure.

J’aurais fait de ma poitrine une table

Pour me mettre à l’ombre dans la journée

Et de mes jambes un siège,

Un siège où tu serais seule

A t’asseoir

Si jamais tu passais par là.

 

Mais je ne suis ni menuisier

Ni table, ni repos.

 

Le pont

 

Une vieille photo,

Deux soldats

Un enfant et

Un pont suspendu

Entre deux points.

 

Un peu plus bas –

Une tâche d’encre

dont s’écoulent

quelques souvenirs.

 

 

 

 

La pierre veut

 

Je ne souhaite pas

Comprendre

Ou être

compris.

 

La pierre seule

veut être fleur

Et la fleur

une lance blessée

Aimerait

être.

 

Rêves identiques

 

Que caches-tu dans ton bec,

quel secret sous ton aile tu caches,

rossignol ?

 

Quand le soleil se lève

ce matin est-il à toi seul ;

ou à nous aussi ?

 

Dans ton vol fou

tu as fendu en deux mon rêve,

deux rêves identiques.

Dans l’un tu es moi,

Dans l’autre je suis un rossignol.

 

L’écho de la parole

 

Lorsque je suis las,

Le tigre en moi

se meurt.

La forêt tombe

en bois mort

Et c’est le silence.

Lorsque je suis las,

J’entends l’écho

De la parole non-prononcée.

 

Frustration

 

Je suis dans une maison

aux rideaux de jeunes feuilles

 

Je suis dans une forêt

de grosses pierres bien polies

 

Je suis dans un monde ailé.

 

Je suis la pierre

Je suis sa feuille.

 

L’année dernière

 

Nous devrions être déjà partis

Et à nos places on aurait du planter

Des arbres fruitiers

Ou quelque autre chose utile.

Quoi qu’il en soit, il en était question

Et on l’avait promis !

Je ne sais pas et personne

ne sait pourquoi,

où et quand les chiens on disparu.

Il a du y avoir quelque malentendu.

Et les vieux ont maintenant peur

Car ils ne peuvent plus sortir.

Ils restent cachés derrière leurs rideaux

Tombés du ciel

L’année dernière.

 

Rencontre 1640

 

Il était grièvement blessé,

ce samouraï

A ses côtés, un petit bouquin

de poèmes haïkaï.

 

Il m’a demandé

de lui lire ;

Je ne sais pas s’il

m’a entendu.

Il était mort

les yeux grands ouverts

En plein milieu.

 

L’invisible arc-en-ciel

 

J’ai ouvert votre lettre.

C’est un début.

Mais où sont mes amis

et qui sont-ils ?

Nous mélangeons le noir et le blanc

empruntés au jour dissolu dans la nuit.

C’est pourquoi nous sommes transparents,

nous sommes l’invisible arc-en-ciel

noyé dans la mer.

 

J’ai ouvert votre lettre.

Je déchiffre : Mon fils !

et puis les lettres tombent

l’une

après l’autre.

 

Barrières

 

Tu t’es d’abord retranchée

Derrière les coussins

Dissimulant le parfum des charmes

Dans le duvet, dans le cotton.

Tu disais que c’était uniquement

Une mesure temporaire

Pour protéger tes cuisses

(les migraines étaient

inconnues

en ces temps là).

Puis, le mutisme vint.

Et le regard fixe

Sur les longs doigts

blancs

et froids.

Comme les colonnes de marbre

de l’âme…

L’hiver s’est installé très tôt,

Tôt au mois d’août

Non,

Il n’existe plus

aucune barrière !

 

Ceux-ci

 

Les larmes du premier fou rire

Se sont mêlées

Aux larmes des premiers pleurs.

Les mêmes larmes coulant

sur la même joue.

Tantôt la mienne,

Tantôt la tienne.

Nous transpercent les lances

de cire de l’existence.

Le poignard de l’inexistence

nous transperce.

Tu es ce poignard

et moi cette larme.

 

 

Ivre d’angoisse

 

Si je n’avais pas ouvert

la fenêtre

Je ne serais pas

Amoureux.

Le soleil n’aurait pas

perdu son ombre

Et je ne serais pas

tombé du lit

Ivre d’angoisse.

 

Maintenant je ne peux plus

la fermer !

 

 

Jeux de cervelle

 

Si toutes les étoiles étaient en bois,

combien de forêts faudrait-il ?

 

Et si tous les hommes étaient des matelots –

combien de marinières ?

Mais l’oiseau à quatre pattes ?

Mais le chat aux yeux de pianiste ?

Et combien de plumes sur cette robe

de mariée ?

Commotions cérébrales, infections urinaires

Et docteurs en blouses blanches !

Mais les pauvres retraités, de 80 ans,

combien boivent-ils d’eau ?

 

Et tu t’étonnes encore que je ne dorme pas

à quatre heures du mat’ ?

Que je me fasse tant de tartines

et que je boive bière sur bière ?

 

Pas étonnant que je n’aie jamais

aimé les Français !

 

Je ne lui ai pas dit

 

J’ai rencontré

L’homme de cire

Il ne m’a pas montré

Son visage.

Il avait peur

de fondre.

Je ne lui ai donc

pas dit

Que mon visage

avait depuis longtemps

fondu !

 

 

 

Mourons riches

 

Ceux qui chantent maintenant

Mourront dans la misère

Ceux qui thésaurisent

Mourront dans la misère

Ceux qui aiment

Mourront sans amour

Ceux qui n’aiment pas

Mourront pauvres.

 

Seuls ceux qui ne sont pas nés

Et les enfants

Mourront aimés

Mourront riches.

 

Restons des enfants

Ou du moins

ne naissons pas.

 

 

Authenticité

 

Il n’y a plus de tâches

au ciel.

Les sueurs froides

sous la peau

Sont les nuages

de l’Est

Sont les nuages

à l’Ouest.

 

Il ne tombe plus d’étoiles,

L’axe de la fin

du ciel

Est tantôt la Petite Ourse

Tantôt la Grande Ourse.

 

La crainte de l’orage ?

La passion ?

L’amour ?

Calcul banal,

abstractions mathématiques !

Seule authentique est

La mort.

 

Le Couloir

 

Il demeura en éveil

Au milieu du couloir.

C’est là que lui tombèrent des mains

Son stylo à réservoir,

Sa bien aimée,

Sa croix

Son arme blanche !

 

Le couloir,

Ce parchemin sec et stérile,

Lui lança son rire

au visage, qui

N’était plus désormais

Son visage.

 

Inquiétudes

 

Passa inaperçue la guerre

des fleurs des champs.

 

Passa inaperçue la guerre

des pierres de la montagne.

 

Et pourtant, lorsqu’on sent

une rose,

Ou lorsqu’on s’allonge

sur la plage chaude,

Une angoisse inconcevable

Vous poursuit.

 

Où mène la méfiance

 

Il fallait d’abord

Faire confiance.

Ensuite, il fallait faire ses bagages

Et, avant le départ,

Embrasser des étrangers

Sur les deux joues.

Il fallait donc faire confiance.

Et cette locomotive aux blanches moustaches

Haletait, s’essoufflait, asthmatique.

Mais il fallait y monter,

Tenir ses genoux rapprochés

Et les mains sur ses genoux.

Boire un jus au thermos…

Mais tous n’étaient pas pareils.

Certains perdaient confiance

En leurs parents

Et se penchaient

Par la fenêtre.

 

Nous avons tué

 

On avait de tout. Dans la chambre

en terre cuite, le pain, le vin

Et le sel chassé de la mer.

On avait à discrétion des paroles

que l’on n’échangeait pas.

On avait une idée et on avait

dans le creux de la main de petites âmes.

Nos âmes à nous.

Et pourtant, de temps en temps

on bombait fièrement le torse.

Affaire de précaution sans doute,

de sécurité.

On avait de tout. Les murs,

la rue derrière les rideaux

et le péché commun.

Nous savions tous les deux parfaitement

que nous avions tué par vanité.

Nous avons tué l’idée, la parole

dans la chambre en terre cuite

Où nous avons failli nous rencontrer.

 

 

En franchissant le seuil

 

Il parait que réunis

Tous ces riens

Ne sont que moi, toi à la rigueur,

Et la création universelle.

C’est ce que je pensais en rentrant

du débit de tabac.

Et plus j’approchais

de la maison plus j’étais sûr

d’avoir raison.

Puis en franchissant le seuil

Je t’ai vue dans le miroir de cristal

Au milieu de la pièce.

Dans la main du ramassais l’infini

Et sous tes paupières le temps.

 

Menuet matinal

 

Lorsque je me suis engagé sur le boulevard,

Cette matinée tardive là

Je piétinais haineusement mon ombre.

Cette ombre qui n’était qu’un soleil

Crucifié sur le pavé.

Un soleil qui m’avait trahi

M’exposant aux regards curieux

De passants qui font le pont

Entre le jour et la nuit.

 

Première lumière

 

Je sors seul sur le seuil

Je vois la lumière première et

Instinctivement je porte la main à mes yeux.

De derrière ma main je découvre

Ce monde de papillons et de fleurs.

J’appelle, pour que tu viennes

Pour que tu viennes vite.

Je crains que tout ne disparaisse

Comme dans un songe.

Je t’entends

Chanter seule à l’intérieur

Et je me rends compte

Que tu ne peux m’entendre

Et que tu ne reviendras plus jamais.

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