~Angela Nache-Mamier: „Ma Roumanie mystérieuse“

ILIE ,LE VIEUX

CENTENAIRE
Le grand homme tout de noir vêtu ,

Prosterné devant la croix en bois

De l’église ;

Il nettoie le tour des tombes sans âge,

Les couvre des roses bucoliques,

Avec des étoiles sur les épaules .

Son manteau épais

Répand cette odeur aigre

De cheval sauvage.

Le centenaire geint

Et tourne le dos,ses yeux secs,

Quand les pleureuses ,

Les têtes secouées entre les mains

Entourent le mort à visage découvert.

Il chasse les mouches insolentes ,

Regarde sans les voir

Les visages des vivants .

Les veillées funèbres-

Des longues alluvions de larmes

Couvrent les masques allongés

De tristesse,

A l’heure du coucher du soleil ,

A son point de rupture,

Quand tout le village se signe

Au son de la fanfare,

A tombeau découvert …

______________

CŒURS MENHIRS
Parcourir la vie,ses plages de sel

Les parents tirent des signaux d’alarme

Sur les cordes de l’exil-

Une nouvelle vie dans un clin d’œil

Cyclonique.

Blottis, un peu ridicules

Avec leurs coeurs –menhirs de rubis ,

Les parents ensevelis de soucis

Poursuivent l’envol

De leurs fils prodigues ;

Ils se signent souvent

Dans la petite église

Et allument,

-Quelque temps soulagés-

Des interminables bougies

En cire jaune…
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HORA LA RONDE

La fraîcheur ,les rythmes des corps

Ondulés , fusionnels-

Femmes lianes ,femmes gazelles

Avancent

Leurs mains sur la taille,

Augmentent la cadence,

Leurs hanches de granit

Grisent les sabots des hommes

Enivrés,insolents,

A l’allure fière…

A la saison des amours,

A la lisière incendiée

Des forêts séculaires,

Des jeunes pucelles

Prennent contour virginal

Dans les matrices de noces.

Les matins, dans les champs

On trouve l’herbe brûlée

Par endroits

Sur les pas de la Nuit,

En cercles parfaits,

Sur la terre séchée,

Les méchantes fées-

Ïéléléés-

Ont dansé affolées

Toute la nuit,

Sont tombées de fatigue

Dans de mystérieuses transes

Aux cendres mêlées…

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CASA

Chercher la petite forêt vierge,

Ses sentiers ,les champs,

Les coquelicots voltigeurs du savoir,

L’Union vitale avec les étoiles

Le ciel transparent et tournant.

Toucher l’arbre berceau et tremplin

Vers les fruits aigres ,succulents,

Ecrasés à la hâte sur la langue.

Leur chair et leur sang végétal

Ouvrent les portes des rivages,

Des rêves ensorcelés.

Revoir le puits encerclé de fougères,

Miroir et pouvoir si fidèles

Aux interrogations enfantines.

Revoir la petite chaumière

Bleu,blanc ,ciel ,

Etre fasciné par les mains et les pieds

De la vieille femme à l’aube

Qui pétrit la terre grasse  et la paille

Dans l’eau de source,

Et couvre de caresses les trous

De la maison automnale

Qu’elle connaît par cœur.

Elle revêt de cette éternelle

Pommade de boue,

Séchée au soleil et à l’air,

Et peint en bleu blanc ciel

Avec une pose appuyée,  de la chaux-

Croûte étincelante pour cet ancien

Vaisseau spatial
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LA VEUVE

Un four à pain en pierres noircies,

Une porte foncée en bois marron,

Une cour où des coqs fiers

Se baladent dans la boue,

Un seuil devant lequel on s’essuie

Sur le tapis de corde

Dans le vent,

La vieille femme se fraie un chemin-

Une lionne abattue

Qui voudrait mordre des morceaux

De lune rajeunis…

Les yeux ne regardent plus vers le ciel.

Il y a cent ans,

Le jour des noces,

Le coq a été sacrifié

Sur le seuil de la maison,

Eclaboussée de sang,

Qu’elle reste debout.

L’été est mort , la maison se tait,

Paralysée,

Comme la truie qui pressent

L’Heure du sacrifice sur le lit de paille.

Cette femme sèche ne se plaint

Toujours amère, un peu folle d’ailleurs ,

Parfois hystérique,

Elle se nourrit à peine,

Courbée sur son tabouret trop bas,

Toujours à l’écart…

Des miettes tombent

De la polenta froide

Ecrasée entre ses doigts fébriles

Et répandent jusqu’à moi

Les messages codés ,pétrifiés ,

De la solitude
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PLUIE DE FARINE DE MAÏS
Monter les poneys de l’innocence,

Boire la mousse chaude du lait

De Florika –une bonne vache

Du hameau

Croquer les pommes acidulées

Caresser les truites nacrées

Sous les grosses pierres

de la Rivière argentée,

Galoper sur les tas géants

De brassées de chanvre

Rangées

Dans le lit de l’eau avenante,

Faire exploser les couleurs

Des tapis fleuris , adoucis

Dans le tambour du vieux moulin,

Humer le pain sacré

A peine sort du four .

La vieille femme noire ,

Toute de noir vêtue

Parle toute seule,

Verse depuis toujours

Dans l’eau salée

Un pluie ensoleillée

De pétales de maïs,

Les petits sauvageons

Ont si souvent faim ,

La polenta doré et moelleuse

Brûle, impitoyable,

Leurs tendres palais…
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PATER NOSTRUM

D’abord tu étais ce sapin vert,

Ce torrent de mots

A la saveur des mûres sauvages,

Le chef de la ronde

A la fête du hameau

Le Crieur si bavard

Sur la scène naïve de ta vie:

« Celui qui danse

et ne crie pas

il a dans la gorge

de la polenta! »

Petit refrain ,ton odyssée

a tapé dans l’oeil du soleil

Paysan, voyageur serein,

Lassé des brebis infernales

Arrivé candide aux portes

de la ville

En sandales

Pour toucher exalté des pneus

lourds,

Des cabines métalliques

sales,

et envoyer au village

des kilos de maïs ou de sucre

Amoureux de madame Bovary

prolétaire

Que tu appelais « ma hongroise »

Elle qui fondait toujours de plaisir-

L’anonyme championne

des énormes

Et savoureux choux farcis…
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INCANTATION
Cœurs pairs,veillées d’étoiles

Faites disparaître les mauvais instants,

Brûlez- les au-dessus de la terre.

Pâles lumières

Pourchassez,jetez les faux soleils,

Les frissons troubles,les heures en cendres,

Les nuits fantômes sans voix.

Que disparaissent,

Le cœur vide.

Le sang malade dans les visages de cire

Le mauvais œil.

Sortez les griffes de ce cœur aveugle,

Cette voix éteinte,ce corps meurtri

Cœurs pairs ,veillées d’étoiles

Préparez un temps éclairci

Des pensées blanches dans la poupée

De chiffon qui va brûler

Avec les serpents de la douleur.

Maudite complainte,

Que la terre devienne verte

Autour de ma taille !

Que ton amour vienne me voir

Et me boire !

Cœurs pairs ,veillées d’étoiles

Rapprochez vous et mettez moi

Les couronnes de ces astres

Enivrants

Que les bonnes étoiles

Me repandent très loin

Comme la plus heureuse

Des poussières

De cette galaxie .
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LES IMMORTELS

Des heures blanches,

Les tempes de neige,

Les deux petits vieux caressent

Des dizaines de lapins blancs

Dans leurs yeux rouges,

Cachés dans la verdure

Fraîchement fauchée,

Palpite la flamme

De la peur de l’homme.

Les deux petits vieux

S’appuient l’un sur l’autre

Inséparables,

Ils les regardent,

Ils comptent les petites bêtes,

Enchantés.

Edentées,

Leurs bouches égrènent

Des sourires humbles

Et simples ;

Deux enfants,deux poupées ,

Des robots en pantoufles,

Tant de petits pas

Dans leur cour

D’un bout  à l’autre du monde…

La vieille dame

A des œufs frais dans les poches.

Lui ,ramasse doucement

Les noix tombées

Sous le noyer géant.

Ils se reposent un court instant

Sur le  vieux banc

Ils se serrent ,ils fondent

L’un dans l’autre,

Meurent et ressuscitent

Vers la vie éternelle…
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ENFANT DU VENT

Il tend son gobelet

En plastique.

Il a 7 ans et 7 centimes

Là-dedans,

Des pièces cuivrées et le blâme

Ou l’indifférence

Des passants

Si pressés si absents.

Lui,il respire, tranquille,

Il joue

Et compte naïvement

Les pots d’échappement.

Il tourne la tête

Dans tous les sens

Parfois il a comme un mal

Au ventre.

Des messieurs pourraient

Venir

L’embarquer soudainement ;

Cet enfant roumain et tzigane

S’accroche.

Il tient bien le gobelet

Il n’est pas étonné d’être là

Il vient à peine de quitter

Les jupes de sa mère mendiante ;

Il attend que son gobelet

Soit rempli,

Petit lutin des boulevards

Un quelconque sale gosse ,

Rieur et craintif…

ANGELA NACHE-MAMIER

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