Mihai Eminescu – « Poemes  » (traductions de Constantin Frosin )

M I H A I E M I N E S C U

DU NOIR …

Du noir de l’éternel oubli

Où tout ce qui est, roule,

Toutes les jouissances de notre vie,

Les lueurs du crépuscule.

Du point où ne ressurgit plus

Rien de ce qui passa,

J’aimerais qu’une fois dans ta vie, tu

Prennes ton vol vers là-bas.


Et si les yeux que j’ai aimés

Ne débordent de lumières,

Considère-moi rasséréné

De tes éteints éclairs.


Et si la voix tellement chérie

S’abstient de me parler,

Je comprendrais que tu me cries

D’outre tombe, ton empyrée.

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JUSQU’À L’ÉTOILE…


Jusqu’à l’étoile qui s’est levée

Il est un si long chemin,

Que la lumière mit des milliers

D’années pour nous rejoindre, enfin.


Peut-être s’est-elle éteinte en route

Noyée par le bleu lointain.

A peine aujourd’hui, sous notre voûte,

Eclaire nos yeux incertains.


L’icône de l’étoile qui mourut

Gravit lentement dans le ciel.

Elle scintillait inaperçue,

Maintenant on la voit – irréelle.


Il en est de même de notre dor

Péri dans la nuit épaisse,

La lueur de l’amour bien mort

S’entête à nous suivre sans cesse.

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POURQUOI NE VIENS-TU PAS ? …


Tiens, les hirondelles vont filer,

Se secouent les fleurs de noyer.

La brume recouvre les vignes là-bas –

Pourquoi ne viens-tu pas, pourquoi ?


O, reviens dans mes bras câlins,

De te regarder, j’ai bien faim,

De poser doucement mon front béat

Contre ton sein, contre ton sein à toi !


Te souviens-tu : frais et dispos

On errait par monts et par vaux,

Je te levais à bout de bras

A tant de fois, à tant de fois !


Dans ce monde, il y a des femmes

Dont les yeux font jaillir des flammes,

Mais fût-elle suprême, leur beauté,

Elles te sont inférieures, tu le sais !

Car toi seule rends le calme sans cesse

A la vie de l’âme en détresse,

Que tous les astres plus achevée –

Ma bien-aimée, ma bien-aimée !


A présent, automne avancé.

Les feuilles retombent dans le sentier.

Et ces champs sont vagues et comme ras…

Pourquoi ne viens-tu pas, pourquoi ?

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KAMADEVA


Des douleurs de l’amour, voulus

Mon âme guérir, déjà à bout.

Dans mon sommeil, criai Kama

Kamadeva, le dieu hindou.


Il arriva, enfant hautain

A cheval sur un perroquet,

Affichant un sourire captieux

Sur ses lèvres de corail, toutes pâles.


Nanti d’ailes propres, dans son carquois

Il garde comme armes autant de traits –

Uniquement des fleurs vénéneuses

Venues du Gange tellement altier.


Il chargea son arc d’une belle fleur

Et juste au coeur il me férit,

Si bien que toutes les nuits, sans trêve,

Je pleure, insomniaque, dans mon lit…


Muni d’une flèche envenimée

Vint me donner une correction,

Le fils de la bleue voûte céleste

Et de la trop vaine illusion.

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À MES PROPRES CRITIQUES


Des fleurs, il y en a beaucoup,

Mais peu vont porter fruit un jour :

Chacune frappe aux portes de la vie,

Mais retombent par terre, sans détours.


Il est facile d’écrire des vers

Lorsqu’on ne trouve plus rien à dire,

En enfilant des mots trop creux –

N’importe, le faux va resplendir.


Si ton coeur en est à pétrir

Mainte espérance et force passions,

Et que ton esprit trouve le temps

A cela de faire attention,


En vraies fleurs aux portes de la vie

Ça frappe aux portes de la pensée,

Demande à entrer dans le monde,

Exige les vêtements du parler.


Pour l’amour de tes propres passions,

Pour l’amour de ta destinée :

Où gardes-tu tes inquisiteurs,

Fort impitoyables, yeux glacés ?


Ah ! Tu as alors l’impression

D’attraper le ciel sur la tête :

Où trouveras-tu donc le mot

Apte à la vérité bien nette ?


Hé, vous, critiques aux fleurs stériles

Incapables fruits de produire :

Il est facile d’écrire des vers

Lorsqu’on parle pour ne rien dire.

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LE DÉSIR


Viens dans le bois, à cette source-là

Qui tressaute sur le gravier,

A l’endroit où champs de sillons,

Par branches ployées, sont masqués.


Accours donc dans mes bras tendus

Et épanche-toi sur mon cœur,

Je te soulèverai alors le voile

Me cachant ton charme si rieur.

Sur mes genoux, là, viens t’asseoir,

L’on sera à deux, tout seuls ;

Et dans tes cheveux frémissants

Il neigera fleurs de tilleul.


Coiffé de blond, ton front si blanc

Couche-le sur mon bras,

Et laisse tes lèvres si délicates

En proie aux miennes. Tu verras…


L’on fera un beau rêve de bonheur

Conjoints par l’écho du chant

Murmuré par sources solitaires,

Par un léger souffle du vent.


L’harmonie de cette belle forêt

Inquiétante, nous enivre.

Des fleurs de tilleul, à l’envi,

Verseront sur nous, en chute libre.

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L E L A C


Un lac bleu, au milieu d’un bois

De jaunets d’eau est parsemé,

Faisant des ronds d’écume sur l’eau

Une petite barque s’y voit trembler.


Je me promène le long des berges,

L’oreille tendue, pris de langueur.

Je brûle de la voir jaillir des joncs

Et tendrement me presser sur son cœur.


De sauter ensemble dans la barque

Par le murmure des vagues guidés,

De lâcher le gouvernail,

Les avirons d’abandonner.


De flotter, ensorcelés,

Au clair de la lune, douce et blonde –

D’ouïr les joncs bruire au vent

Et le tendre clapotis de l’onde !


Mais elle ne vient pas. Solitaire,

J’ai beau souffrir et soupirer

Au bord de ce lac bien bleu

De jaunets d’eau tout parsemé.

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VENISE

La vie de la grandiose Venise s’est éteinte,

Ni chansons, ni lumières de bal ne l’assaillent

Dans l’escalier en marbre, par les vieux portails,

Entre la lune, offrant aux murs une bien blanche teinte.


Okéanos sanglote, pleure dans les canaux…

Rien qu’immortel, il reste dans la fleur de l’âge.

Un baiser mettrait du souffle au cœur volage,

Il déferle sur de vieux murs, résonnent ses flots.


Un gros silence de mort, règne dans la cité,

Aumônier témoin d’un temps indélébile :

Bien sinistrement Saint-Marc minuit va marquer.


D’une voix sépulcrale, une voix de Sibylle,

Il prononce lentement, d’une façon cadencée :

Les morts ne ressuscitent jamais, va, nubile !

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