Simona Frosin: „Molière: Lutteur de foire. Ou bourgeois gentilhomme?“

Voilà un thème qui nous est cher, qui nous tient à cœur depuis que nous avons lu les premiers éléments biographiques de cet auteur, devenu une Grande Personnalité en toutes lettres, un Auteur à la hauteur, se revendiquant – au-delà de sa mort – du patrimoine universel. Sans parler de ce que le genre qu’il cultiva avec brio – la comédie, est faite pour nous amuser, pour nous détendre, mais aussi pour nous ouvrir les yeux sur les maux de ce (bas) monde. Et les maux se cachent derrière les mots, n’est-ce pas ? Chaque mot dissimule ou masque plusieurs maux. Même l’homme, lu en transcription phonétique, s’écrit om. Ecrit inversement, on obtient mo—> mots/maux, c’est-à-dire, malgré son don de la parole – qui le rend supérieur aux autres êtres, il est une somme de maux… hélas !

Et quel ne fut notre étonnement de lire que personne n’a pu comprendre les raisons ayant poussé le dramaturge à adopter le pseudonyme de Molière ! « Jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis » – écrit Grimarest. Pour nous, tout est clair : il veut rompre avec son passé – qui le vouait au métier d’avocat ou de valet du Roi, qu’il considère comme un mol hier… Il le fait aussi, du moins apparemment, comme pour exorciser ce passé, afin qu’il puisse s’occuper en toute tranquillité de son présent et de son avenir.

Le monde, l’humanité en général est accablé(-e) par le poids des maux, qu’il se propose de combattre par des mots d’écrivains… Ces mots grimpent sur nous comme le lierre : Maux-lierre, sans parler de ce que lierre renvoie en écho au leurre, qu’il exorcise, pour ainsi dire, par le recours au végétal magique qu’est le lierre. Il préfère édifier de vrais arbres de mots, pareils aux arbres de vie ou de connaissance : mots-lierres. Il convient de noter que le lierre était consacré à Bacchus, que les bacchantes se couronnaient de lierre et que, attention ! le lierre est le symbole de l’amour fidèle… Eh bien, Molière aima le théâtre et la comédie d’un amour fou, plus que fidèle ! A revenir à Mo-, l’inverse de l’Homme – ou de l’Homme (prononce Om) en miroir, on obtient un homme : Molière lui-même, qui ambitionne de grimper, tel le lierre, sur les sommets, tout au moins sur l’arbre de la Vie ou de la Connaissance…

En outre, aux environs de 1640, on retrouve l’expression : Avoir le mot, signifiant : être dans le secret, savoir ce qu’il faudra dire ou faire… Et qui mieux que lui a le secret du comique de qualité, qui rend sa noblesse au ridicule et au rire ? Molière a le mot, et, en plus, il est le lierre – symbole du dévouement en amour : Je m’attache ou je meurs… Et, le jour où il perd ses attaches avec le monde, avec les planches, avec ses spectateurs et ses protecteurs surtout, il lâche pied, il meurt… Mais il meurt en jouant… comme il a joué sur les mots – il l’a fait pour jouer sur les maux, se jouer des maux !

Mais la décomposition de son nom – grâce à un jeu de miroirs et d’échos – nous révèle d’autres sens possibles, sournoisement cachés : Mots – lis – erres, à savoir : 1. Lis mes mots et tu n’erreras plus, ou : 2. Lis mes mots, toi qui erres… ou, pourquoi pas, un troisième caché (presque recelé, ou tout comme) : 3. Lis ces mots, et une autre ère s’ouvrira devant toi… Pourquoi ? Parce que : r/a/molli – t’erres, c’est-à-dire : tu erres en ramolli, réveille-toi une bonne fois donc ! Nous dirons donc avec Bernard Tocanne (L’Idée de nature en France, p. 220) : « (…) son théâtre est comme un appel à se purger de l’esprit d’amertume, sans légitimer pour autant l’inacceptable ».

A la fin, mais non pas en dernier lieu, molière, un régionalisme enregistré par le Grand Robert de la Langue Française, édition 2001, signifie : carrière de pierre, ou : pierres dont on fait les meules. Un second sens est synonyme de molaire : monticule, tertre. En toute modestie, il ne rêvait même pas d’atteindre aux sommets de l’art dramatique, mais devenir juste visible et reconnaissable, tel un monticule… Pour le premier sens : il était conscient de la difficulté de combattre les partis pris – le rire, par exemple, était banni et déconseillé aux artistes comme aux publics, par la religion et l’église, qui prônait plutôt les larmes que le rire ! De plus, il a tenu à polir la pierre : il a raffiné l’art dramatique en atteignant à la perfection ! En vrai maçon, quoi ! 

Le Trésor de la Langue Française offre un autre second sens pour molière que le Grand Robert de la Langue Française : Terre grasse et marécageuse. Molière réalisait la difficulté de son entreprise, les sables mouvants et les traquenards où il risquait de prendre ses pieds et de rompre son cou… De là à penser au travail de forçat qu’a dû fournir Molière pour s’affirmer et s’imposer avec sa nouvelle conception du théâtre et de la comédie, ce qui a parsemé son parcours d’obstacles et d’ennemis qu’il a combattus en vrai lutteur de foire, n’est qu’un pas ! Je pense qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir… Les Français oublient-ils leur langue ? Perdent-ils leur latin ou leur français ? Molière au sens de carrière de pierre est sur le 4e volume du Grand Robert… Et le Trésor de la Langue Française, on peut le consulter en ligne… Alors ?!  

*** 

Pourquoi parlons-nous dans notre titre, de Molière comme d’un possible lutteur de foire ? Parce que sa comédie mène un combat sans merci contre les masques et les hypocrisies de tous poils, fausses précieuses, faux dévots, faux savants, afin de fustiger la tendance de l’homme à se dénaturer. A force de vouloir arracher tous les masques, il se fera de solides ennemis, que Molière affrontera toujours avec courage !

Molière hésite/pendule/balance entre Castigat ridendo mores et Ridendo dicere verum, car la comédie doit, selon lui, viser à la correction de quelques-uns des errements de l’homme, comme : l’hypocrisie, l’avarice, le snobisme. En se proposant de corriger les vices des hommes en les dénonçant, il met l’accent sur le pouvoir du rire : décent et instructif, en le rendant capable de rivaliser avec le discours religieux (ce qui ne tarda pas à lui attirer les foudres de Bossuet et de la Compagnie de Jésus). L’originalité de Molière consiste à élaborer une œuvre ménageant un lien plus net entre le texte et la comédie, et les arts d’agréments, la musique et la danse.

Frappé par la maladie, vers 1664, et marqué par l’affaire du Tartuffe, Molière souffre d’une sorte de dépression nerveuse qui altère son humour et le jette dans de violentes colères, ainsi que l’écrit Grimarest : « Une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu’il l’avait ordonné, mettait Molière en convulsion ; il était petit dans ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât de quinze jours. »

Mais le mal poursuit le mâle Molière : le curé de Saint-Barthélémy, docteur en Sorbonne, traite Molière de démon vêtu de chair dans un pamphlet retentissant. Lorsque, dans Dom Juan, il confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde. La fureur des dévots est à son comble, on menace Molière, dans un sonnet anonyme, de lui crever les yeux et de l’enfermer à la Bastille avec un vautour qui le déchirerait… Un autre exemple : l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, censure Tartuffe, interdisant à tous, sous peine de communication, de la lire, d’en entendre la lecture ou de la voir représenter… Banni, exclu, marginalisé – Molière se trouvait dans un bel état, en vrai forçat coupable du tout le mal du monde.

Là, il est bon de rappeler que l’échec de l’Illustre Théâtre, en 1664, détermine ses créanciers à le faire jeter en prison à Chatelet. Qui étaient ces créanciers ? Signe du destin ou coïncidences fâcheuses, tout simplement ? Un marchand de chandelles – Molière lui devait-il une fière chandelle, la plus fière de toutes, probablement ? Et pour le linger, il ignorait probablement que le linge sale se lave en famille, en tout état de cause… Lui refusait-on la lumière, le secours de la Lumière, ou d’être bien habillé, à la mode de la Cour ? Quelles sont les significations cachées de ses choix : chandelier et linger ?!  Reste à voir, cela donne à entendre et laisse à désirer… Enfin, il a tâté de la prison, le pauvre…

Pis encore, Molière devait se défendre contre l’accusation d’athéisme militant, plus grave encore que celle de libertinage. Cela était dû aussi et surtout au fait qu’il s’acharnait à dénoncer le mal qui rongeait la société de son temps… Mal lui en a pris ! La pensée de Molière était considérée comme un esprit très libre pour son époque, trop libre en tout cas aux yeux de l’Eglise.

Cependant, Molière a aussi un bon côté, qui fait de lui un gentil homme, même si bourgeois à ses débuts. Il possède un caractère avenant et agréable qui suscite la sympathie de tous ; il se fit remarquer à la cour pour un homme civil et honnête, ne se prévalant point de son mérite et de son crédit, s’accommodant à l’humeur de ceux avec qui il était obligé de vivre, ayant l’âme belle, libérale – possédant et exerçant toutes les qualités d’un parfait honnête homme. D’autre part, il est parfaitement désintéressé, fait de nombreuses aumônes aux pauvres et des libéralités à ses amis, ce que lui permettent ses revenus. Molière connaît bien le milieu de la Cour tout d’abord pour être lui-même détenteur d’une charge de Tapissier ordinaire du Roi, ce qui lui vaut de se faire connaître du souverain et des courtisans.

Tout naturellement, Molière sait en bon courtisan, souligner les qualités de la Cour, et il n’hésite pas à confier à Dorante, dans la critique de l’Ecole des femmes, le soin de prendre sa défense contre les attaques abusives dont elle peut être l’objet de la part des envieux. Il a joui d’un statut privilégié, étant choyé par Louis XIV, qui lui confiait l’organisation de fêtes aussi somptueuses que <les Plaisirs de l’Île enchantée>. Il a joui à la Cour du plus grand crédit – voire, Louis XIV a accepté d’être le parrain de son premier enfant ! 

Son étoile décline au moment où il souhaite entreprendre lui-même l’édition de ses œuvres complètes, en 1671, comme s’il était sensible à la survie de son œuvre. La Cour a interprété cela comme une manifestation d’indépendance, choquante de la part d’un courtisan comblé d’honneurs, pour qui l’approbation du roi doit constituer la récompense suprême.

On peut légitimement dire que Molière est l’inventeur de la mise en scène, dans la mesure où il subordonne le jeu de chaque comédien à l’effet d’ensemble de la représentation, créant par la-même la notion de mise en scène dont on ne ressentait pas la nécessité auparavant.

Molière meurt à 51 ans, le 17 février 1673, vers dix heures du soir. Ayant refusé, en dépit de l’aggravation de son état de santé, du à une longue maladie – la tuberculose, de supprimer la représentation pour ne pas porter préjudice au spectacle et aux acteurs. Le comédien étant mort sans abjurer, ses obsèques suscitent de grandes difficultés et on lui refuse la sépulture. Puis, sur l’intervention du roi, il est enterré dans le cimetière de la paroisse de Saint-Eustache, mais sans aucune pompe, ni service solennel, « hors des heures du jour ». Le convoi se fit tranquillement à la clarté de près de cent flambeaux (la belle retraite aux flambeaux !). Il a échappé de peu à la fosse commune… 

Avant de finir cet exposé, donnons la parole à quelques hommes illustres. Ainsi, Johann Wolfgang Von Goethe écrit : « Molière est tellement grand, qu’on est toujours frappé d’étonnement lorsqu’on le relit. C’est un homme complet. Ses pièces touchent au tragique, elles vous captivent et personne n’a le courage de marcher sur ses traces ». Un autre écrivain, Stendhal, affirme : « Molière, ce grand peintre de l’homme tel qu’il est ». Et, ailleurs : « Molière a cherché le rire et pour cela a peint des originaux tels qu’ils peuvent exister. C’est l’homme qui a fait le mieux connaître le cœur humain, mais il faut en avoir la clef. » Enfin, Thibaudet, un critique : « Ainsi le rire de Molière, son comique et sa comédie sont installés dans l’art du XVII comme dans leur lit naturel. Toutes les puissances de cet art tendent à réaliser la perfection de la comédie, à se traduire par le rire (…) clair, cristallin, apollinien, humain. »

SIMONA FROSIN, an IV, CSRP

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