Prof. Dr.Francis Dessart : „Pourquoi despiritualiser l’Europe?“

Pas à pas, insidieusement même, tant plusieurs pays europé-ens que l’Union Européenne lancent des lois, réglements ou directives dont le contenu va à rencontre de cette sensibilité spirituelle qui a fait la grandeur de la civilisation européenne, de cette Europe réelle – donc transouralienne – qui ne se limite ni dans le temps ni dans l’espace à quelques actuelles organisations intergouvernementales. Déjà, un document issu d’une réunion tenue à Lisbonne avait suscité une vigoureuse réaction de la part de Jacques Delors, ancien président de la Commission des Communautés Europé-ennes, qui regrettait l’absence de références religieuses et spiritu-elles dans la définition de l’Europe. Avec le projet actuel de „Consti-tution européenne » (resté un projet ne l’oublions pas), certains milieux ont tellement bien tergiversé qu’on essaya de différencier spiritualité et religiosité, pour brouiller les pistes et duper – une fois de plus – l’opinion publique au nom de la démocratie.

Faut-il croire que le mot même de „religion » est allergéne chez les intellectuels autoproclamés de la „pensée unique » et les chan-tres du „politiquement correct » ? Alors que ni Staline ni Enver Hox-ha n’avaient réussi a éradiquer de force le sentiment religieux de leur peuple, les „démocraties occidentales » sont prés d’y réussir tant chez elles que dans l’Europe de l’Est qui avait retrouvé une âme que, d’ailleurs elle n’avait jamais perdue. Nous ne sommes pas naïfs au point de ne pas savoir quels sont les milieux incriminés. On prête au Chancelier Schröder d’avoir dit, tout en douceur, qu’il n’était pas contre la religion mais partisan d’une société où la religion ne serait plus nécessaire. Sans commentaire… Au moins, Jules Ferry avait été, en son temps, plus clair en hurlant haineusement: „La République est perdue si l’Etat ne se débarrasse pas de l’Église ».

Les Nationalistes arabes chrétiens, tel l’orthodoxe dr. Michel Aflaq (qui fut le fondateur et le principal idéologique du parti Ba-ath) avaient eu le mérite de respecter leur majorité musulmane (certaines „minorités » devraient se rappeler que, minoritaires, elles ont le devoir de respecter la majorité: le respect ne doit pas rester „à sens unique »). Ainsi, Aflaq qualifiait-il Muhammad de „prophéte arabe ». Ici et maintenant, „nos » penseurs veulent escamoter deux millénaires de christianisme (rivés sur de perspectives bases celto-druidiques et chamaniques) et souiller notre commune histoire de Glastonbury à Vladivostok. Malgré d’évidentes erreurs (qui n’en a jamais commis?), l’Europe est indissoluble de la civilisations chrétienne, tout en respectant, sans conteste, d’autres courants de pensée. Face à cela, la politique politicienne n’est strictement rien…

Civilisation européenne et cultures populaires

Evoquer le sens et les chances de la culture populaire dans le contexte de l’intégration européenne peut nous permettre de poser les jalons d’une prospective particuliérement positive, mais à condition de rester lucides et de ne pas nous bercer d’illusion.

L’idéal est exaltant mais, au delà de son expression verbale, il importe d’en saisir la philosophie intrinséque et d’ainsi éviter qu’une certains banalisation n’éteigne l’étincelle de lumiére… Le directeur général de l’U.N.E.S.C.O, prof. Federico Mayor, nous livrait comme suit l’une de ses réflexions: „La civilisation est le fruit de l’enrichissement mutuel des cultures. La culture dans son sens le plus authentique implique la tolérance car l’ouverture aux autres est la condition de la créativité et du développement spirituel ».

De ces quelques mots découle d’ores et déjà l’impératif de la diversité: une culture existe relativement aux autres cultures et elles ne peuvent être comparées les unes aux autres que dans les authenticités et les identités respectives.

Si les civilisations naissent de la rencontre enrichissante de cultures différentes, cela ne veut pas dire que ces derniéres doivent disparaître dans une fusion informe, mais – au contraire – conti-nuer à croître en convergence tout en exprimant ce qu’il y a de plus intime et de plus spécifique à dans leurs racines respectives.

Parlant d’une notion nouvelle à son époque, à savoir l’esprit du peuple, Johann Gottfried Herder y voyait „le résultat des cro-yances d’un peuple, de sa sensibilité, de ses facultés, de ses efforts ».

Il est vrai que, dans leur diversité, les plus beaux arbres de nos forêts, les plus hauts, les plus touffus ou les plus humbles, ont tous en commun un fait et une exigence: être enracinés… Sans racines, pas de croissance, pas de voisinage ni de greffe possibles non plus.

Aujourd’hui, la notion sociologiquement exacte de „village global » peut devenir le prétexte au mythe dévastateur d’une pensée unique ou d’une culture homogénéisée. Dans un tel contexte, la notion de l’altérité de l’Autre aurait disparu devant l’uni-cité totalitaire.

Si les pressions médiatiques soi-disant mondialisantes de l’actualité nous alertent l’esprit, l’analyse n’est pas nouvelle dans l’histoire européenne. Au siécle dernier, l’école suisse de l’Histoire introduisit sa démarche scientifique cette notion fluctuante mais bien réelle de l’âme d’un peuple. Giuseppe Cocchiara résume ainsi l’apport de ce mouvement culturel qui contribua à la naissance du folklore comme discipline intellectuelle à part entiére: „Dans une époque où l’esprit des Lumiéres voyait dans les traditions populaires, des erreurs de l’esprit humain, les historiens suisses les considérérent cornme un élément constitutif de l’Humanité: d’où leur exigence de les introduire dans l’Histoire et d’en faire l’assise du caractére original et fondamental de toute nation ».

L’emploi des mots dans un sens qui est totalement contraire à leurs significations premiéres, a toujours été perçu comme un danger par les penseurs vrais, de Confucius à Orwell… Ainsi le siécle des „lumiéres » fut à maints égards un… éteignoir!

Je ne me prononcerai pas ici sur l’éventualité des „cycles historique » mais je me contenterai de constater que le signal d’alarme doit précisément être tiré d’urgence, maintenant et singuliérement en Europe…

La sémantique se révéle d’une utilité exceptionnelle à la fois en psychologie, politologie et culturologie. Je suis de ceux qui pensent que l’emploi des mots n’est jamais ni gratuit ni neutre. Un mot peut être banalisé par les média dans un sens totalement transformé et, ainsi, utilisé à des fins manipulatrices.

Oserai-je le blasphéme d’affirmer que c’est le cas pour le terme „Europe » ?

Nous remarquerons d’abord que plus on parle d’Europe moins on en donne vue définition. Ainsi entend-t-on la question de savoir si tel ou tel État doit – ou non – adhérer à l’Europe: c’est-à-dire adhérer à une entité de civi-lisation ou à un ensemble géographique dont il fait manifestement partie depuis des millénaires!

Evidente confusion entre l’Europe essentielle et les quelques années, si maigres au regard de l’Histoire réellement européenne, de l’une ou l’autre des institutions administratives et affairistes qui n’ont heureusement pas le monopole du qualificatif „européen ».

Le terme „intégration » n’est pas, lui non plus, exempt de dangers. Est-il question de s’intégrer à une structure préexistante qui a ses propres normes auxquelles if faudrait se conformer ? Ou bien, s’agit il de construire – Est et Ouest – quelque chose de nouveau ensemble et sur un strict pied d’égalité ?

Alors que certains veulent donner à l’Europe des relents nettement outre atlantiques, d’autres retrouvent l’option qui fut celle du général Charles de Gaulle, d’une Europe de notre rive de l’Atlantique à l’Oural, ou mieux de Brest à Vladivostok…

L’Oural comme délimitation géographique de l’Europe a été artificiel car verticale. La délimitation réelle (donc culturelle) aurait dű être perçue comme horizontale entre le Nord et le Sud de ce qui est considéré actuellement comme l’Asie.

A toutes les définitions, contradictoires puisque scientifiques, de la Nation, je préfére en revenir à la notion, subjective car humaine, du „vouloir vivre ensemble » chére à Ernest Renan.

Il n’y en a pas plusieurs: il y a une civilisation européenne, unique formée de diverses cultures. Ces derniéres peuvent être, selon les cultures nationales, étatiques, régionales, transfronta-liéres, uni- ou multi- linguatiques…

La diversité étant naturelle et devant, moralement, être respectée (c’est cela la tolérance active), les cultures populaires sont le vrai miroir de l’Europe, c’est-à-dire de l’Europe des peuples; de tous ses peuples sans ostracisme, racisme, exclusivisme!

La survivance des cultures et traditions populaires est la seule chance de survie d’une Europe qui nous est commune… Une maison commune, même si certains veulent diviser la maison contre elle même.

Je suis de ceux qui croient que les cultures latines et slaves, par leurs retrouvailles, pourraient apporter beaucoup à une réelle rénovation de l’Europe, dans le respect mutuel, la tolérance, le dialogue.

Je citerai Alexandre Soljénitsyne: „Toute culture nationale est bénie. Que les nations soient les couleurs de l’Humanité; si elles venaient disparaître, l’humanité deviendrait d’une lugubre uniformité, comme tous les hommes revêtaient la même apparence, avaient le même caractére. Il est indubitable que l’existence de peuples différents fait partie du Plan Divin. A la différence de toutes les associations et organisations humaines, l’ethnos, comme la famille, comme la personne, n’est pas une création humaine. Et il n’a pas moins de droit à exister que la famille ou la personne ».

Œcuménisme n’étant pas syncrétisme, je respecte toutes les religions mais sans les confondre. Je puis donc, en toute tranquillité intellectuelle, constater que depuis 2.000 ans, le fil conducteur de l’unique civilisation européenne a été le christianisme: avec ses grandeurs et ses erreurs, ses saints mais aussi ses inquisiteurs… Dans une vision eurocontinentale, l’éthique chrétienne n’a pas supplanté, mais a vivifié, spiritualité et humanisé les cultures celto-druidiques, chamaniques et forestiéres, comme tradition primordiale.

Concrétement, les cultures populaires authentiquement européennes nous livrent la clef pour suivre, mais surtout comprendre, les pérégrinations de l’esprit humain; domaine où l’apport de Mircea Eliade a été déterminant.

Mais encore ne suffit-il pas de conserver ou préserver les cultures populaires de la civilisation européenne… Il ne faut pas poser des gestes sans en comprendre le sens premier… Donc les cultures populaires seront aussi un cheminement pour retrouver ces racines déjà évoquées. L’individu a une identité sans laquelle il n’existe pas. Il en est de même des peuples. Mais affirmer une identité retrouvée ne signifie pas l’opposer aux autres identités. Dans la mesure où nous ne comprendrons l’Autre (qui est pleinement lui-même) que si nous nous assumons pleinement nous-mêmes, il en sera de même pour le dialogue interculturel. Il n’y a pas de cultures intrinséquement supérieures ou inférieures: la force d’une civilisation vient d’une diversité assumée, comprise et envisagée dans le sens de la complémenta-rité. En illustrant les paysans des villages roumains, le peintre Dumitru Ghiata a atteint l’universel qui, s’il n’est pas enraciné, n’existe pas.

Slave de Bassarabie et néanmoins patriote culturel de la roumanité, le sculpteur Andrei Ostap transcenda les étroitesses classiques et magnifia la fécondité slavo-latine. Je n’ai pas cité ces deux artistes par hasard, le premier étant l’oncle de ma femme: le second son pére, donc le grand-pére de mes enfants qui sont Euro-slavo-latins; preuves vivantes que je ne suis pas si utopiste que vous l’aviez cru!

Si une conclusion était nécessaire, ce serait de souligner que le respect mutuel dans une démarche dialogique est créateur d’une culture de paix et de bonne volonté, et catalyseur d’une revivification spirituelle sans laquelle, comme disait André Malraux, „le XXIer siécle ne sera pas »!

Les Européens doivent se respecter entre eux pour que l’Europe soit respectable et respectée.

FRANCIS DESSART

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