Francis Dessart: „De la littérature à la réalité: L’ŒIL AMERICAIN“

Ecrivain tant roumanophone que francophone (1916-1992), Virgil GHEORGHIU ne connut pas toujours le succès que méritaient certaines de ses œuvres, même si «La vingt-cinquième heure» devint un film célèbre et très dérangeant. Une partie de la critique le saluait néanmoins comme «le témoin le plus passionné de notre époque».

Journaliste, diplomate puis écrivain de l’exil, Virgil Gheorghiu était fils de prêtre et en 1963 il fut lui-même ordonné prêtre de l’église Orthodoxe, puis évêque en 1971, prélat du Patriarcat œcuménique de Constantinople.

Son opposition au communisme était connue mais s’exprima souvent d’une manière relativement déconnectée des faits car, installé à Paris dès l’immédiat après guerre, il ne vécut jamais dans la république populaire puis socialiste de Roumanie. Moins connu du grand public était son opposition au sionisme et, surtout, très radicalement, à l’américanisme. Anti-américains et s’en vantant, Mgr Gheorghiu avait coutume de dire: «les Américains sont mes ennemis automatiques»! Resté conséquemment un patriote Roumain honnête, il n’était pas prêt à voir l’Europe de l’Est vendue à la haute finance cosmopolite. Il n’en fallait guère plus pour qu’il ait été régulière ment traité d’antisémite ou de fasciste par les intellectuels présumés de la gauche-caviar et de provocateur par la droite atlantiste.

En 1972, il publia en français un roman au titre: L’ŒIL AMERICAIN qui était à la fois roman d’action, suspense, politique-fiction et réflexion géopolitique. A cette occasion l’éditeur (PLON) précisa: ‘Jamais l’auteur de la Vingt-cinquième heure, n’a démontré ni dénoncé avec plus d’acuité le mécanisme et les horreurs de notre univers matérialiste et scientifique en lui opposant le monde du mystère, de l’amour et de la spiritualité’.

A cette époque présente équivoque où les USA se croient de nouveau tout permis, partout, contre tout – de Belgrade à Bagdad – il n’était pas inutile d’attirer l’attention sur l’aspect visionnaire de l’Œil Américain, dont certains extraits valent à eux seuls les meilleures analyses mondiales.

L’Amérique a crée la civilisation technologique du XXième siècle sur le modèle des usines Ford et de la General Motors. Tous les hommes civilisés, tous les citoyens de cette civilisation, sont des pièces sociales. Des pièces remplaçables et interchangeables. Avec de tels citoyens, la machine sociale tourne à plein régime. Mais dans son expansion sur la planète, l’Amérique rencontre des ‘gens non civilisés’, des êtres humains qui sont des personnes, c’est-à-dire qui ne sont pas une partie d’un tout, chacun d’eux étant lui-même un tout. Ces personnes ‘non civilisées’ sont restées exactement comme elles sont sorties des mains de Dieu. Chacune est unique et irremplaça ble (…). Ces êtres humains doivent absolument devenir des unités standardisées (…). Les hommes doivent avoir des désirs uniformes, des goûts uniformes, des besoins uniformes. Une respiration uniforme et une vitesse uniforme.

‘Aux jeunes de tous les continents, les satellites américains, relayés par les radios, la télévision, la presse, les magazines, et les juke-boxes, jettent des disques de musique. Mass music, pop music, mob music. De la musique de masse, de la musique pour la populace, de la musique préhistorique. Les jeunes des cinq continents se rassemblent autour des pick-up et sautent aux rythmes des américains.’

‘Sans émotion. Mécaniquement… L’américain n’est pas un homme comme les autres. C’est un mass man. Une unité de la masse. Une pièce de la foule. Seul, il n’est rien. Perdu du loin de sa populace, il est incapable de vivre, de penser, de sentir par lui-même. Une pièce de voiture n’est pas une voiture. Une roue n’est pas un chariot. Et lui n’est qu’un rouage, un utilily man.

Après ces remarques cinglantes, avec un peu plus de lyrisme mais pas moins de lucidité, Virgil Gheorghiu fait tenir les propos suivants à l’un ou à l’autre des personnages de son livre.

«Maintenant commence le règne des américains. Notre créateur nous a promis le paradis et la vie éternelle au ciel, après notre mort. Les américains nous donnent le paradis mécanique (…) ici et maintenant (…). Nos enfants auront la vie dure. Comme il était doux de vivre sous les yeux de Dieu! Lui est philanthrope, il nous aime! Vivre sous le regard (…) des Américains, doit être terrible. Pauvres enfants! (…) L’idylle théologique de l’humanité, l’âge d’or du genre humain où les hommes honoraient le Père du ciel est révolu (…). Nos enfants (vivront) des jours terribles sous l’œil de Judas, l’œil du maître, l’œil des Américains».

(S’adressant donc aux américains, l’un des héros de Gheorghiu affirme:) «Tous ce que vous touchez, meurt. Tout devient cendres et désolation à votre approche. Vous transformez la terre en cimetière. Vous êtes des faiseurs de ténèbres. Des créateurs de l’opaque et de la non-vie. Vous êtes les adorateurs de la matière morte, de l’éphémère et du momentané périssable. Vous éteignez partout la lumière et la vie. Vous diminuez les peuples, les nations et les êtres humains, en les amputant, en les rétrécissant à leurs seules dimensions, matérielles et périssables. Vous êtes les mutilateurs de l’être humain».

Juste à la fin du livre, lorsque le personnage américain retourne vers son navire et y aperçoit des slogans lui intimant de rentrer chez lui, il s’exclame: ‘Des slogans absurdes… Ils me disent de rentrer chez moi. Ne voient-ils pas que je suis ici chez moi? Je suis le seul à y être chez moi. Pas eux. Nous sommes partout chez nous dorénavant. Ce sont les habitants d’ici qui ne sont plus chez eux!‘ Pouvait-on rêver meilleur (ou pire) mot de la fin qui doit être amèrement médité par les Yougoslaves ou les Irakiens et tant d’autre de pays où la présence impériale est assurée par la haute finance transnationale.

Le fait est que des slogans politiques, même diplomatique, à l’encontre de l’hégémonisme US, ne peuvent suffire. Il importe maintenant – et de toute urgence – d’entreprendre une désaméricanisation mentale; nous débarrasser de cette pollution atlantiste qui profane toutes nos valeurs traditionnelles respectives dans tous les recoins d’une planète qui ne tourne plus rond!

Il était opportun d’exhumer des bibliothèques ces pages de Mgr Virgil Gheorghiu qui sont – hélas – toujours d’une tragique actualité. Ces quelques réflexions serviront de repères axiologiques de la nécessaire résistance culturelle et spirituelle contre ‘la secte de l’Empire’

FRANCIS DESSART

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