Constantin Frosin: „La modernite de Socrate“

J’aurais pu choisir pour titre: «Europe, connais-toi toi-même!», mais c’eût été commencer ex abrupto mon intervention. Il n’en est pas moins vrai que le sous-titre en est: «Comment l’interculturalité et le pluriculturalisme peuvent aider à reconfigurer la carte de l’Europe, autrement dit, rétablir un équilibre tellement nécessaire».

Le Nosce te ipsum de Socrate est plus nécessaire que jamais, puisqu’il s’agit de bâtir une Maison de l’Europe, où tous ses peuples devraient y tenir en paix et harmonie, de reformer cette ancestrale famille idéale qui habitait autrefois (sur) le Vieux Continent.

En tout cas, il ne faut pas s’attendre à ce que je donne une leçon de philosophie, d’autant moins, une leçon de conduite à qui que ce soit! Loin de moi une telle idée, mais, il n’en est pas moins vrai que je tiens à mettre certains aspects au point, de ceux qui concernent directement et, hélas! injustement (ô, combien!) le statut de la Roumanie en tant que pays de l’Europe.

Des tablettes en argiles, sur lesquelles était gravée la plus ancienne écriture du monde, plus de douze mille ans (si je ne me trompe), ont été trouvées sur le territoire roumain. Les historiens ont admis le fait que le roumain est le plus vieux fleuron d’une branche thraco-gète, ce qui fait que le grand poète roumain MIHAI EMINESCU avait eu raison, lui, comme visionnaire: le roumain est la langue la plus ancienne du monde!

Et pourtant, on conteste notre statut de pays européen, on conteste jusqu’à la légitimité de notre situation géographique sur nos terres, entre nos frontières! Des pays tout petits, qui n’étaient pas sur la carte du monde lorsque les Principautés roumaines faisaient l’histoire et en étaient les acteurs, contestent l’europénéité de la Roumanie!

Je trouve cela déplacé, hors de propos et je pense qu’il est de mon devoir de faire la lumière sur les causes et motifs qui ont déterminé cet état de choses. Certes, cela se fera au fur et à mesure que j’avancerai dans mon intervention.

***

Pour en revenir à notre thème, j’essaierai, dans un premier temps, un retour en arrière: l’on a dit qu «Aucune éducation ne transforme un être: elle l’éveille» (Barrès). A supposer que Barrès mettait le signe de l’egalité entre «homme» et «être», force nous sera d’admettre qu’il se trompait lourdement! S’il pense que «être» peut signifier n’importe quoi doté de vie, alors oui, on peut lui accorder qu’il avait peut-être ses raisons à lui de le dire… Mais Rousseau était là, qui disait que «On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l’éducation». Auquel des deux faut-il donner raison?

Cependant, Barrès eût pu tout aussi bien penser que l’éducation éveille l’être, quel qu’il soit, du sommeil de la raison, celui-même qui accouche de monstres! Ou peut-être l’éducation est-elle celle qui met une fin au petit monstre qu’était l’homme jusqu’à ce moment-là, non pourvu de raison. Dès que l’éducation réveille en lui la raison, elle fait s’endormir le monstre. Le résultat: l’Homme, avec une majuscule, S. V. P.!

Danton paraît nous offrir une meilleure solution à cette énigme de l’éducation: «Après le pain, l’éducation est le premier besoin d’un peuple». Ce qui revient à dire que, à défaut de l’éducation, l’on peut mourir de faim, puisque le progrès, l’évolution, capables de tirer l’homme du ruisseau, ne sont point possibles sans l’évolution de la pensée, grâce à l’éducation, cette porte ouverte vers la science, la culture et la spiritualité.

Malheureusement, le petit mot de Danton, grand dans sa teneur, est mal formulé, parce qu’il renvoie au célèbre «Panem et circenses» (Du pain et les jeux du cirque) de Juvénal, adressé aux Romains incapables de s’intéresser à d’autres choses qu’aux distributions gratuites de blé et aux jeux du cirque!

Qui plus est, ce dicton est plus actuel que jamais, quand on voit qu’aux moments de tension accrue, lorsqu’on traverse les crises les plus terribles, on offre au peuple des matchs de football, ou autres amusements et amuse-gueules à la noix de coco!

Quoi qu’il en soit, l’éducation est plus nécessaire que jamais, car, au dire aussi de Basarab NICOLESCU, seul un nouveau type d’éducation, de taille à prendre en considération / de faire entrer en ligne de compte toutes les dimensions de l’être humain, pourrait contribuer à éliminer les tensions qui menacent la vie sur notre planète!

Mais donnons la parole à ce grand philosophe des cultures, dont nous citerons abondamment dans notre intervention: «Les diverses tensions – économiques, culturelles, spirituelles – sont inévitablement perpétuées et approfondies par un système d’éducation fondé sur les valeurs d’un autre siècle, se trouvant dans un décalage de plus en plus évident par rapport aux mutations contemporaines. (…) En définitif, toute notre vie individuelle et sociale est structurée par l’éducation. L’éducation se trouve au centre de notre devenir. L’avenir est structuré par l’éducation faite en ce moment, ici et maintenant».

La prise de conscience par l’humanité de l’existence d’un système d’éducation en décalage par rapport aux mutations du monde moderne a abouti à nombre de colloques, rapports et études.

Un tel rapport a été élaboré par la «Commission internationale de l’éducation pour le XXI-e siècle», de l’UNESCO, présidé par Jacques DELORS. Or, ce rapport porte l’accent sur quatre piliers d’un nouveau système d’éducation: apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à vivre avec les autres et apprendre à exister.

J’ai commenté avec mes étudiants ce passage dudit rapport, même avec des gens simples, qui m’ont répliqué que le dernier pilier: apprendre à exister, a l’air de tomber à côté de la question, car, disaient-ils, l’on est déjà là, et quelle différence peut-il y avoir entre être et exister? Tout au plus, apprendre à mieux être, par l’intermédiaire d’un bien-être culturel et spirituel…

Je pense que l’opinion, l’attitude même, voire la réaction des gens simples est fort importante dans ce cas précis, puisque c’est à eux que s’adresse ce nouveau type d’éducation! Et, tant que nous y sommes, j’ajouterai un cinquième pilier: apprendre à apprendre, puisque la tendance est de nos jours à la cyber-éducation. Je n’ai rien là-contre, mais je me demande que ferait-on de ce système, le jour où l’on sera, comme en Californie ces derniers temps, dans l’impossibilité d’utiliser les ordinateurs, faute de courant électrique, car les systèmes producteurs d’énergie électriques tombent de plus en plus souvent en panne!

L’on parle toujours plus de livres électroniques, de librairies électroniques, etc, mais, Dieu nous en garde, que ferait-on le lendemain d’une guerre régionale ou mondiale, car on sait que l’un des premiers objectifs à atteindre des militaires, ce sont justement les systèmes producteurs d’énergie, électrique tout d’abord?!

Quand je dis: apprendre à apprendre, je pense aux premiers éléments, à l’abc offert aux élèves des maternelles, à qui l’on donne des connaissances dont nos pères et grands-pères ne rêvaient même pas au début de ce siècle! Au lieu de garder le juste milieu, et d’aller de proche en proche, puisque les changements génétiques ne sont pas si évidents et marqués par rapport aux enfants d’il y a cent ans, on prend les petits pour des génies, pour de petits savants, on leur apprend un tas de choses, hormis l’essentiel! Ce qui fait que, lorsqu’on leur enlève la calculatrice, ils ne savent pas faire une addition ou une multiplication, parce qu’on ne prend plus la peine de leur apprendre la table de la multiplication…

Qu’on me passe cette indélicatesse, mais je me demande qu’en sera-t-il de la science, des techniques, vu le bouleversement et les renversements de valeurs qui agitent présentement l’enseignement d’un peu partout?! Si le XX-e siècle a donné plus que tous les autres siècles en fait de découvertes scientifiques, d’innovations etc, je considère que cela est dû à un système d’éducation juste et équilibré, qui a permis cette extraordinaire aventure de l’esprit humain! Qu’est-ce qu’on y trouve à redire, à ce système d’éducation, du jour au lendemain? Excepté certains éléments, lesquels, volens-nolens, se sont périmés, le système, conceptuellement parlant, était bon, sinon excellent!

En tant que professeur de lycée d’abord, ensuite d’Université, j’ai pu, pendant plus de vingt-cinq ans, observer cette soi-disant évolution de l’enseignement, des systèmes éducationnels et j’avoue que mes remarques sont plutôt inquiétantes: surtout chez nous, dans les pays de l’Est, on s’efforce d’imiter à l’envi, sans faire attention aux progressions nécessaires et logiques. Intrigués et fort intéressés d’abord, les enfants se donnent à coeur joie par la suite, et peu leur chaut des tâches scolaires qui leur incombent!

Je pense, pour ma part, que la modernité à tout prix dissimule quelque intérêt financier plus ou moins occulte, qui n’a rien à voir avec les buts et les objectifs didactiques! Ces équipements électroniques pourraient venir en supplément, pour la bonne bouche, si vous voulez, pour éviter une éventuelle monotonie, mais le système qui a donné tant de Prix Nobel et de savants qui ont changé la face du monde devrait rester en place! Pourquoi s’acharner à changer, à éliminer un système éducationnel qui a fait ses preuves?

Pour résumer, je dirai que ce qui doit primer, c’est la qualité, et non pas la quantité, avec une force de pénétration dans tous les sens du mot, avec un impact sûr et certain tant sur la soif de connaissance des élèves, que sur leurs besoins et nécessités en tant qu’êtres sociaux. Quant à sa durée, je dirai avec Jules Michelet: «Combien l ‘éducation durera-t-elle? Juste autant que la vie». Un vieux proverbe roumain dit que «On apprend toute sa vie durant». C’est on ne peut plus vrai…Autrement dit, l’on doit avoir en vue l’équilibre entre l’homme extérieur et l’homme intérieur, car c’est leur union qui fait la force de l’homme social!

Quant à l’interculturalité, je pense qu’il faudrait voir un peu ce que «interculturel» veut dire: selon le Petit Robert, «ce qui concerne les rapports, les échanges entre cultures, entre civilisations différentes», et pour cet adjectif, le même dictionnaire nous offre: «dialogue interculturel».

Dans son fameux livre: «La transdisciplinarité», Basarab NICOLESCU nous dit que «l’interculturel est nettement favorisé par le développement des moyens de transport et de communication, ainsi que par la mondialisation économique. L’étude approfondie des cultures d’autrefois, peu connues ou tout à fait inconnues, a fait rejaillir des potentialités insoupçonnables de notre propre culture. L’apparition du cubisme, sous l’influence de l’art africain, en est un exemple éloquent. Les traits du visage de l’autre nous permettent de mieux connaître notre propre visage. De toute évidence, le pluriculturel et l’interculturel n’assurent pas, par eux-mêmes, la communication entre toutes les cultures, ce qui suppose un langage universel, basé sur des valeurs partagées».

Comme il s’est agi tout à l’heure de «pluriculturel», nous en appellerons encore à l’ouvrage de Basarab NICOLESCU, déjà cité: «Le pluriculturel démontre que le dialogue entre différentes cultures est bénéfique, même s’il ne vise pas la communication effective entre cultures. L’étude de la civilisation chinoise a été, certes, féconde pour l’approfondissement de la compréhension de la culture européenne. Le pluriculturel nous aide à mieux déchiffrer le visage de notre propre culture dans le miroir de l’autre».

L’auteur même de cet opuscule reste dans le vague et ne daigne – ou n’ose pas – aller plus avant dans la définition claire et précise de ces deux notions. Il épargne ses efforts afin d’être le plus convaincant possible quant à la notion de transdisciplinarité, qu’il affectionne beaucoup. Si on accepte d’entrée de jeu que ces notions fondent tôt ou tard dans celle qu’il propose, alors on peut lui passer certaines inadvertances ou confusions.

Pour ma part, je considère que le pluriculturel est un état de chose, un datum, cela existe, tant bien que mal, car il y a pluralité des cultures, vu les différences qui les séparent la plupart du temps. Ce pluralisme des cultures va s’accentuant au fil du temps, voire des siècles, car même les différences sociales et politiques se creusent toujours plus, et la culture ne peut pas rester en arrière, elle doit, voire se doit de faire pendant, d’être parfois le miroir fidèle des temps et des régimes. Je pense que ce trait définitoire des cultures est magique: c’est ce qui fait la différence, conserve notre originalité par rapport aux autres, évite la monotonie et, surtout, l’ennui.

Du moment qu’un esprit malade se proposerait d’uniformiser les cultures, d’éliminer ce pluralisme culturel, alors on tomberait dans le piège le plus terrible: celui de la dictature culturelle, ce que d’aucuns tentent d’instaurer avec leur hégémonie politique, économique et militaire!

L’inter culturalité veut dire des relations plus ou moins étroites, du moins théoriquement, entre les cultures, l’acquis culturel étant la base sur laquelle viennent les autres composantes: la science, la technique, etc. Ce terme même nous exhorte à ne pas nous ignorer, au contraire, à donner cours à cette relation, quasi-invitation à nous connaître, à nous lier d’amitié et à faire front commun entre tous les peuples qui secrètent de la culture. La culture internationale et internationalisée est la seule force du monde de taille à s’opposer à la barbarie, aux forces aveugles du mal, accouchée par l’ignorance et l’absence d’une culture nourrie et partagée!

Pluriculturalisme veut dire qu’il y a une pluralité de cultures, qu’on est plusieurs sur terre, et que c’est justement la différence nécessaire qui nous rend intéressants et attractifs les uns pour les autres, laquelle nous évitera l’uniformité frustrante et la monotonie insupportable, génératrice d’ennui et de conflits. Cette dignité de la culture propre, élaborée au fil des siècles, contribuera à l’élévation spirituelle des humains capables de comprendre et d’accepter les autres avec leurs cultures, leurs formes d’art et d’expression, non seulement artistique.

Le soleil luit pour tous, comme quoi, il faudra, à l’avenir, si on veut vraiment bâtir cette Maison de l’Europe Unie, essayer de ne plus dédaigner les pays plus petits, auxquels on colle d’autor (?) l’étiquette de petite culture! Tolérance est mère d’amitié, de solidarité, de collaboration fructueuse sur tous les plans, pour le plus grand bien de tout un chacun ici-bas!

La Roumanie est là, qui est prête à recevoir et à valoriser les valeurs des autres peuples européens et non seulement, et à offrir son propre acquis, pour enrichir celui européen! L’Europe n’est plus possible sans des pays comme la Roumanie, que d’aucuns s’amusent à traiter de divers noms, à lui refuser sa place en Europe, comme si, par sa faute à elle, un certain jour, dans la nuit de l’histoire, quelqu’un l’en avait détachée et jetée dans le néant, d’où elle fait des pieds et des mains pour refaire surface!

Il faudra cesser de faire semblant, et se donner les mains par dessus les frontières de tous genres, autrement, des attentats comme celui plus qu’horrible perpétré contre les Etats-Unis, seront un jour, hélas, notre propre lot! Espérons que la paix du monde ne sera pas jetée au feu des colères diverses et fanatiques, qu’on ne la jettera jamais aux oubliettes, autrement, l’on oublierait ce que vivre veut dire!

Professeur d’Université CONSTANTIN FROSIN, de l’Académie Européenne

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