Claude Soare: „Rejetons de la triste fidelite“

Même si Chestov n’eût écrit que : « Le contraire du pêché n’est pas la vertu, mais la liberté », il serait toujours évident que le contraire de la réalité n’est point le délire ou le chaos, mais l’esprit. Le « deux fois deux font quatre »  de Dostoïevski lui non plus n’est pas réel, mais lui faire un sort absolu, oui. On ne suit de telles « vérités » qu’obnubilé par l’obstination du déshérité ou du parvenu, afin d’accumuler un capital pathétique de « savoir » qui puisse légitimer une présence officielle dans le réel. D’ailleurs, nos efforts n’ont abouti qu’à connaître la… réalité – et tout finira ici. Toujours conscients que cette réalité où nous traînons nos existences est tout pour nous, quelle importance attacher encore aux bénéfices impalpables de l’esprit ? Nous en avons assez profité, dorénavant la réalité dont nous potassons avec acharnement la structure devrait fonctionner comme un perpetuum mobile, il n’y a plus de la place pour cette esprit rêvasseur. A quand de dire : « Le contraire de l’homme est le citoyen ? » Autant affirmer en philosophes nouveaux que l’homme est complémentaire à l’être et que le principe de la réalité de ce monde en rend visible l’autonomie par rapport à l’esprit, cet étranger. Ce qui n’est pas tout à fait absurde, car, vraisemblablement, le contraire de l’esprit, c’est l’être. L’être est réel, l’esprit non – et nous aussi, hélas, nous sommes réels. 

Si révolté que l’on soit contre la liberté, où l’on démissionne de ses rêves, c’est en définitive à la vie même que l’on bêle ses remontrances les plus atroces, et cela de la part reprouvée de l’âme, prélassée à la supercherie des promesses de ce monde. La vie ne promet rien, alors que la cohorte des foucades déchaînées sous couleur de la Nécessité ne fait que promettre, au nom d’un avenir improbable (semblant d’une existence idéale et ridiculité d’une immortalité postiche, la ridiculité pure…), une nouvelle « nature ». On se fait une raison de renoncer à sa vie en faveur des fantasmes auxquels s’est convertie la réalité, la vie ne peut pas se désister de nous, son obligation est de nous porter, on l’ignore, elle ne nous menace pas de sa dérobade ; tandis que la réalité recèle la vengeance, elle n’hésite pas à nous tourner le dos, pourvue comme elle est d’une subjectivité déconfite, lorsque l’homme tente sa liberté d’esprit. La vie et la réalité n’envisagent pas l’existence sur le même pied, fût-ce du moins au niveau de la présence ou du contenu : inexplicablement bonne ou omnisciente à la fois, discrète comme toute omnipotence, la vie inspire tout le contraire de la réalité, et surtout le sentiment qu’elle est. Mutatis mutandis, dans nos sentiments profonds, la réalité n’y est pour rien. Comment a-t-on pu enfanter un tel simulacre de vie incapable de languir après autre chose que lui-même, cette baudruche de l’univers ? La réalité de nos jours n’est point la vie, mais la conséquence irréversible de notre crainte envers l’esprit. Mais qu’en est-il de ce double jeu mené déloyalement au profit de l’être et de la mort par cet esprit qui vise, en vérité, à la longue, le remplacement de cet univers ? Dans son sillage, à quelle réalité nous donnerons-nous le mal de nous accrocher ? 

Un jour on fuira la réalité en masse, par lassitude, par dégoût ; rassasié, le démon du travail sombrera dans le sommeil noir d’une sieste macabre. « Produire », ce sera l’événement de l’oisiveté, université de la dérision ; à regarder dans son sillage, l’homme aura besoin d’une lucidité telle que seul un renoncement entier au pacte labile avec ce monde permettra, pour que sa survie spirituelle puisse le déterminer à supporter la vie. Il n’y aura moyen de l’attendrir que par le truchement de l’indolence face à l’hystérie de la nécessité, prix imposé par cet univers afin de nous tolérer. La nonchalance divine ne se manifeste pas autrement, il est, par conséquent, temps que nous laissions à l’esprit la liberté de trancher pour nous à la place du besoin. On ne sacrifiera qu’un appétit délirant infligé par la réalité du monde et non pas par la vie même. Et tant il y a d’obligations envers la réalité que le monde lui-même sera une obligation : la bonne conscience des gens n’en démordra jamais, car être aveuglé par l’illusion de l’idéal ne dément point la manie officielle de porter au pinacle cette dépendance non pas de la vie, mais des accessoires fantasques de la réalité. Jouer à la piperie comme à la vérité, voici la joie de la sérénité, l’esprit réduit à un outil sans plus. Sans oublier l’offense d’être contaminée par l’esprit, la réalité s’emploie avec empressement à le remplacer en nous par des indicibles sens nouveaux, aux dehors de l’idée : au demeurant, elle a été démasquée, l’esprit en est coupable. Est-il, l’esprit, du côté de l’homme ou bien travaille-t-il tout simplement pour son bénéfice unique : survivre ? Quel choix devons-nous faire et dans quel but, houspillés de la sorte ? La vie n’est point la propriété de ce monde, l’esprit non plus. Vivre tout court en profitant de la matière (n’est-ce pas son rôle essentiel que celui de se soumettre, de servir ?), quel défi à cette réalité coercitive – et s’abandonner de cette manière aux desseins de l’esprit, afin de les connaître pour le moins, au-delà de l’imaginaire.  

Une valeur « universelle », quelle vétille. Le beau, le bien, la vérité, cela n’appartient point à cet univers, ici le faîte d’une pensée universelle, c’est la banalité de dire, par exemple : « Il fait froid. » Rien de plus triste que la niaiserie philosophique prônant les universaux (nominalistes ou hégéliens), car nul prodige spirituel ne ressort de ce monde dénotatif. Aujourd’hui champions de l’esclavage parachevé, nous n’arrêtons plus de glorifier les « mystères » du cosmos, comme des ilotes s’émerveillant devant pareille perfection… stupide ; par-dessous le marché que nous contrefaisons en une réalité débile, injuste, à l’encontre tout d’abord de nos cœurs. La seule valeur vraiment universelle dans ce paradis de l’inanité, c’est la mort. La fuit-on de toutes ses forces pour des valeurs irrationnelles, tels l’amour, la musique, l’art, en créatures ingrates et cinglées, dont la toquade est de tirer parti de l’esprit, la présence la plus dédaignée de l’infini pascalien ? Notre réalité, elle aussi s’érige contre la mort, qui, cependant, feint de se laisser dompter, civiliser. L’urbanité, modèle final de notre agonie ensemble, si elle vise déjà l’universalité en miniature, c’est que l’on n’est point à même d’assurer individuellement son tréfonds, l’obscur qui donne à tout un chacun sa petite révélation dans cette vie. Et vivre en foule n’engendre pas les Simplets d’un conte aux miroirs magiques, exempts de l’irréalité spirituelle ? Au bout du compte, quelle promesse concrète tenons-nous de la part de l’esprit ? 

Méfions-nous de cette réalité faite par l’homme, elle l’est à son image, perfide, poltronne, violente, tendre par maladie ou complexes… Y tremper, c’est lui permettre de manifester une autonomie délirante, imprévisible, à l’instar de l’univers entier, moult démoniaque encore, car indépendant des instigateurs terrestres. La réalité que nous vivons fête la confusion de nos esprits. Clandestin ici, la survivance de l’esprit est due à priori au forfait de se faire à la férocité de la matière. Dans ce monde causal, encore brut, sa naïveté incompréhensible s’est dissimulée en une créature censée révéler petit à petit des secrets qui domptent le monde, qui le transfigurent. Mais la matière s’est sournoisement saisie de cette manne – goulûment, elle l’a fait sienne, et nos têtes perpétuent avec sérénité ce détournement fatal. La réalité que l’homme forge pour son espèce fomente la méfiance de ce monde ; fait-il semblant de s’y mêler en médiateur ? Ne perd-il pas de la sorte l’avantage de contrôler sa créature insoumise, divinement pervertie ? Et qui saurait nous garantir que l’homme n’est plutôt le complice du monde qu’un être au regard tourné vers une destination inconnue, à savoir l’ailleurs de l’esprit ?  

Que nous arrivâmes à nous penser nous mêmes par rapport aux lubies de cette réalité (déjà détournant le sens de la nature), l’agonie urbaine et le cauchemar télévisé en font quotidiennement l’argument apocalyptique, où l’individu s’évertue piètrement à prouver sa fidélité, son attachement ilote à cette escroquerie ontologique. Sous couleur de la mort de Dieu, à qui dresser dorénavant nos rapports de soumission, sinon à cette épidémie de concret toujours plus affamé d’âmes, faute d’en posséder une ? C’est grâce à notre dégringolade de chaque jour, désobéissance minimale et névrotique avant d’être fatalement jugulé, que l’on inventa la psychanalyse, trouvaille pour l’usage du nouvel âge que ce monde célèbre triomphalement, l’âge de la réalité. Sous conscient, inconscient, pulsions zoologiques, réactions absurdes, délires se valent pour la psychanalyse : l’individu est un idiot mené par une légion de lutins intimes qui en font ce que leur bon semble ; à la surface on en est les dupes, notre conscience n’a que des issues apparentes et de même notre raison. Psychanalytiquement, nous sommes tous des malades, porte-parole d’une pépinière de misères que nos tréfonds produisent sans relâche, et cela nuit d’abord à nos rapports avec la réalité, avant d’effondrer l’étable de notre cohérence fragile. Une fois devant le charlatan diplômé, on ne confesse plus ce qui pèse cruellement sur nos âmes, mais plutôt les vilenies que l’on ne fut pas à même d’infliger aux autres, que l’on évita par poltronnerie, par impuissance et nullement par aménité ; nos culpabilités ne demandent plus le contrepoids de la pitié ni le pardon divin, elles exigent l’agressivité, être justifiées, le discours de l’oubli, à l’instar de la réalité – une phénoménologie de la feinte. Nous sommes si possédés par la réalité que nous sommes arrivés à considérer nos profondeurs comme des latrines à purger psychanalytiquement.  

Avant l’homme, avant donc que l’esprit glisse son fantôme dans le noir puant d’un animal, la vie et la mort régnaient sans plus en se partageant la proie. Mais une fois la réalité érigée en contrepartie à cette intrusion sournoise, la vanité du premier arrivé sur les lieux étala son orgueil : il faut empaumer de toute force cette nouvelle créature et s’en servir au moyen de ce niais venu d’ailleurs. A chacun ses promesses. Le monde et la réalité l’emportèrent sur l’esprit et son Dieu –  et nous choisîmes les sens d’un bonheur pute. Et la vérole triomphant de la pauvre âme humaine, débilitée par sa quête de confort éternel, on inventa la psychanalyse, science du caprice, exutoire torpide, propre à la torréfaction de nos misères. Qu’en était-il de l’homme jadis, lorsque, tout en méprisant la réalité, il n’avait pas cette mentalité de chien pleurnicheur et crachait ses déboires directement hors du monde ? Et comment traîne-t-il son âme aujourd’hui devant les tenants d’un système d’asservissement rusé, dont ils sont persuadés de retoucher les égarements. 

La précarité générale ramène l’esprit au calme, rend à la sottise son éthos naturel. Tout ce que l’on aura accumulé se décantera ; le délire, auquel on s’est tant évertué à façonner un destin sempiternel, sera enfin relégué dans l’ellipse d’une sincérité malade, son identité. Il nous faut absolument tuer l’avancement insensé du passé, lui couper net le souffle empesté de crime (à l’aveugle, il prolonge mécaniquement son agonie, sa logique pénible tenant à tout prix à finir son repas carnassier, pour ensuite savourer indéfiniment sa sieste) : reprendre les choses comme s’il n’y avait pas de passé, en finir avec cette obsession coupable ; après tant d’« évolution », la guérison in extremis – on ne refoule plus la mort, on ne l’utilise plus afin de se débarrasser de l’autre, on l’ignore. Regarder vers l’avenir, naïveté de jeune mariée qui se pique de philosophie, c’est renforcer sa position d’assise. Son rôle, c’en est fait. Dompter ses convulsions, rien de plus spécifique à la catastrophique moraline, dont nous sommes les contaminés par fidélité à ses présents douteux. Il s’est si bien installé en nous que nous n’arrêtons plus de puiser dans son cadavre les ressources fausses de nos politiques injustes, tant qu’à faire. A la merci de son existence prospère, nous n’avons que l’issue d’interdire son discours et d’accepter sa réplique violente qui, au bout du compte, se sera manifestée contre la vie.  

Il est une différence remontant en deçà de tout monde envisageable, qui sépare la vie de l’esprit. Encore que toute donnée à en témoigner soit imaginaire et qui les fasse concourir à la même inexistence, à s’identifier donc, leurs desseins ne participent pas de la même fin. Engagée à la dérobée dans la taciturnité de cet univers, la vie s’en tient à créer, au demeurant, une nature, des natures ; en concoctant l’animal, elle éveille l’existence, l’« éventre » : mère d’un avorton presque infini, jusqu’au moindre insecte délivre le bonheur de cette existence autrement idiote. Mais nulle vérité au sein de la nature, maladie chic du vide, de la matière. L’esprit, lui, étranger à l’existence même, ce n’est, au contraire de la vie, que par la vérité et les tourments chimériques à pâtir (pour y arriver) qu’il s’exprime, sinon s’empressant auprès du pari confus de l’éthique, de la morale – que ferait la vie de cela ? Avec l’homme, sa créature à plusieurs visages et dont il a beaucoup à en découdre, l’esprit accomplit la brèche entamée par la vie dans l’étanchéité du monde. Le jugement, la conscience, la parole, sur quoi débouche tout ce fourbi spirituel dans un ailleurs sournoisement promis ? Que cette brèche soit créée pour l’homme, au but d’une « évasion » improbable vers un « monde » meilleur, seule notre naïveté, notre désespoir peuvent s’en persuader, voire en faire sa foi capitale. La vie, l’homme, il n’en emmène dans l’au-delà que ce qu’il enta dessus, sa révolte de vérités, l’être instruit, parachevé à sa manière, si cela était vrai du moins. Quant à l’existence, il s’en sert copieusement : en lui créant une réalité, la mettant en marche, la voici, cette indifférence ne « sachant » que durer, être (ce qu’à la rigueur ne vaut pas grand-chose), attachée à une activité, à un passe-temps encore plus fascinant que le bonheur de voir ses animaux se remuer. La vie, à laquelle il s’unit clandestinement pour faire résistance à la mort, lors de son départ, peu ou prou rassasié, l’esprit s’en débarrasse, elle n’a que faire dans cet ailleurs-là. 

Pourvue d’une autonomie qu’elle tient de la vie tout simplement dans ce monde, rien ne peut plus entraver l’ouverture de la réalité vers le futur, vers son futur. C’est son pari, non point contre la mort ou le néant, mais avec le semblant d’une éternité paradoxale, munie de volonté, rêvée à l’instar d’une machine aux instincts et nantie d’un comportement animal jusqu’à la folie de l’autodestruction. Tout ce qui vire en nous vers l’irréflexion jubile d’un accueil pompeux dans le chaos dépuratif de la réalité – sinon la scorie de notre confusion existentielle, quoi d’autre pourrait féconder les promesses de cette caricature de cosmos, pour un avenir lui-même malade ? L’esprit ne concocte pas le futur, il le rejette comme un dam fatal, car contaminé de superstition et d’illusion ; le véritable futur du Christ ou de Bouddha ne fut-il pas banni hors de ce monde et même de la vie ? L’intuition de la réalité comme jeu macabre, qui manque de toute gratuité, on l’a dès l’abord de notre histoire. Bien qu’aujourd’hui encore on soit bercé de la confusion entre réalité et existence, il faut tout de même le dire : la réalité n’est qu’un épiphénomène naturel de la vie, d’autant plus que l’homme n’est pas la création de la vie, mais de l’esprit ; partant, l’existence, qui peut aisément se passer de la vie, ne possède pas une réalité, mais tout au plus une nature matérielle. Aucune identité entre notre réalité et l’existence n’est concevable : l’existence est donnée, statique, tandis que la réalité que l’on vit est un devenir, en maint aspect autonome de la volonté humaine. Et la question de son futur ressort plutôt de sa nature subjective. 

Ce futur dont on est si hantés, quelle manie des accointances qui trament le filet de la réalité. Ployer sous le poids de cette obsession n’a point trait à la définition optimiste que les vieux humanistes fabriquaient sur l’esprit humain : le futur qui ne trompe pas, le futur réel (sous couleur de l’absolu), n’existe pas (l’autre non plus, d’ailleurs) dans les conditions de ce monde, dont le seul avenir est sa fin. Mais par le moyen de la réalité, subjectivité de la nature (une fois l’esprit présent sur la terre, la nature en fit rapidement sa « psychologie »), l’en bas trouva sournoisement l’astuce pour enchaîner ses sujets pensants : la filouterie qui assure un certain bonheur, le futur comme garantie de la certitude, être de mèche avec la réalité qui ne prône pas l’immortalité, mais fait oublier la mort. Le futur de tout un chacun est devenu le point faible où ce monde, ayant l’esprit dans le nez, pourrait remettre en cause les démarches de cet élément venu d’on ne sait pas où ; sous l’emprise psychotique de la réalité, l’homme refuse de se laisser mener par les voyages impalpables de l’esprit, en choisissant la cage et la servitude protectrices du système : naïf et assoiffé d’un état de bien naturel, il concède à la réalité les lauriers du triomphe ; à l’aveugle, il semble avoir galvaudé sans rémission l’héritage de ses ancêtres qui se prosternaient devant l’esprit. Et ce futur qui nous contamine dès l’enfance n’est qu’une manifestation de manie collective, notre assentiment d’animal intellectuel aux hallucinations de ce mutant de la vie, la réalité, hybride constitué de causalité, d’empirisme et de l’ineffable spirituel dont la nature s’est imprégnée par faim. Afin de mener son existence artificielle, la réalité ne peut que tromper ; pour qu’il ait l’idée d’exister, le futur triche, en bon rejeton phénoménologique ; de conserve, réalité et futur – voici la subjectivité du monde, de la nature, chevauchement sur l’objectivité d’avant l’homme, choix de la subjectivité de l’homme.  

* 

L’homme n’est une entité spirituelle que s’il en a le temps, s’il dispose de son petit néant, et cette fécondité, in petto, il s’y accroche désespérément : n’y a-t-il pas en nous le souvenir étouffé d’une alternative paradisiaque à la réalité, jadis universelle, aujourd’hui officiellement honnie ? Heureux d’être un individu, un moribond dépourvu de son temps à vivre, on se commet avec la réalité, on lui confie même ses libertés oiseuses, son art, son corps. Elle non plus n’a pas de temps ni de néant, mais son vide comminatoire exige la subjectivité, des sujets faits du temps, d’un temps superfétatoire. Honteusement banni de nos têtes, le Démon mène sa bataille finale : impuissant de se saisir du vivant de l’intérieur, il joue son va-tout à l’extérieur, dans la réalité ; il s’attaque pleinement au temps, s’en empare à sa manière plus que subtile, en dérobant à la créature spirituelle son milieu métaphysique – et qui saurait dénier l’idée qu’il s’est pris déjà à remplacer notre temps par un ordre autre, que nous ne savons pas intégrer et qui nous consomme jusqu’à la moelle des os ? Rigidité, injustice, illogisme, forfaits, de tous ces « membres » la réalité s’en sert cupidement afin d’astreindre l’individu à l’ingérer : sa transfiguration à l’envers, c’est la « conscience » d’un réel échu, confisqué, le progrès à pas de loup du démon dans l’existence concrète, dans la réalité, zélée qu’elle est d’en devenir la conscience. Las de lutter contre l’esprit, il essaie à tout prix d’assujettir ses rejetons. Dépouillés de temps, d’une mort extérieure entichée d’esprit, ils n’auront plus ce rempart illusoire pour se remettre du faire, de leur statut de valet quotidien. Le rien matériel, en se mettant déjà à substituer nos pensées, fomentera-t-il la révolte définitive d’un esprit nôtre ? 

Pour autant que sans l’homme la réalité n’existerait même pas et que hors l’esprit l’homme ne ferait qu’exister sans plus, de même à défaut de la vie l’esprit ne serait pas présent dans ce monde. La vie, au demeurant, travaille sur la matière ; elle en forge des entités « auto-mobiles », dont le parachèvement est l’animal, qui se met tout seul à franchir avec hébétement une distance. Mué en homme, l’animal de la vie en perd l’assurance absolue : fourvoyé par des promesses honorées par à-coups, écrasé sous l’imprévisible d’un esprit qui dissimule tout et recèle sa fortune, ses relations et toute solution, l’homme n’a pas d’autre issue que de ressusciter en lui (et peut-être à sa place) l’animal, cette fois-ci instruit, à moitié spiritualisé, afin de retrouver la certitude de la vie. Et son retour à visage découvert au sein de son élément absolu qu’est la vie, doit traverser le calvaire de la réalité, résultat de ses efforts en tant que créature de l’esprit. Eternel retour… Car de la réalité, l’homme ne pourra jamais se désister dans ce monde sans revenir à la précarité, l’indigence générale, aux forêts des sages. La vie ne promet rien, l’esprit promet tout. Au milieu entre les deux, la réalité s’approprie et consomme, tel l’animal, et tente l’esprit, à l’instar de l’homme.

CLAUDE SOARE

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