Michel Benard: „Fragilité des signes“

« Les parfums, les couleurs, les sons … »
Séduit par le charme « agressif » de la poésie française post-moderniste, Michel Bénard cautérise n’importe quelle tentative que son vers glisse vers « le style lyrique multiséculaire » (Hugo Friedrich – DIE STRUKTUR DER MODERNEN LYRIK) en défrichant l’univers en fragments de quelques hypostases sensuelles.

Une lecture attentive faite en but de tester l’empreinte que le langage poétique bénardien fasse persister dans la mémoire du lecteur, décline dès le début la tentation de situer dans une formule usée même des clichés post-modernistes.

Comment peut-on communiquer avec l’œuvre de ce poète, la méthode est fournie par sa poésie même. On abandonne n’importe quelle assimilation culturelle solide ou non, et puis on pénètre avec confiance dans un univers de sensations qui va certainement nous captiver. Ce ne sera pas la première lecture qui découvre le secret à l’aide duquel notre clef ouvrira les vastes portes de cet univers-là, ou, autrement dit, ce ne sera pas par la lecture des mots, mais par la confiance avec laquelle nous nous laissons libres au gré de la voix des sensations que Michel Bénard nous invite de découvrir dans notre âme même.

Alors qu’il reçoive une émotion, M. Bénard ne la transforme pas en un aspect strictement personnel; le poète la reçoit pour la dissiper sur les éléments statiques, inanimés d’autour de lui qui en peuvent souffrir et puis s’enrichir. À ce niveau-là, le vers bénardien ressent des échos de Novalis qui appréciait que la  nouvelle poésie suive comme thème le hasard et comme méthode les abstractions de l’algèbre.

Les poèmes réunis dans le volume Fragilité des signes, Ed. « Augusta », 2001, Timişoara, Roumanie, volume qui a été prémié par l’Académie Française (2002), contourent le profil d’un poète dont la substance lyrique vient de notre propre disponibilité de nous mettre à la disposition d’un monde fascinant par les couleurs, les sons, les émotions, les images. On peut deviner un jeu argésien (Tudor Arghezi – sévère poète roumain du XX ème siècle) dont les règles jaillissent de la puissance spéciale du poète d’algorithmiser le langage qui possède des mots dans lesquels coule la sève incandescente de mille alternatives pour détruire  le rideau globalisant qui sépara l’homme de lui-même. Le poète désire moins de décrire son souffle intime; il contamine d’abord les bordures, les pierres, le ciel avec le sentiment qu’il vit, accompagné de ses états, un morceau d’éternité. L’un de ses confrères lyriques et confessionnels  appréciait qu’« il est allé, humblement s’imprégner des parfums de la poésie sur la trace, entre autre, d’un Pierre Reverdy, jusque dans la sobre  grandiose nudité des nefs abbatiales ». Le souffle dramatique de la disparition des sentiments qui peuvent être assimilés au vide métaphysique se transforme en candides poussières; qui réduirent les distances imaginaires entre l’être humain et l’être éternel:

« Impossible d’avancer, le grenier s’est pétrifié,

Impossible même de s’envoler.

Mais qu’importe, le ciel est à mes pieds,

Hier, des enfants me l’avaient dessiné. »

Le poète se trouve en état de réceptacle de sensations, de pulsations d’énergies de l’univers, qu’il discerne afin de les offrir aux semblables dans une hypostase facile à assimiler: « il cherche à nous faire voir un autre monde en se servant des formes et des couleurs de notre monde. » ( André Henry)

Dans le cœur du poète restent cratères pleins d’une volupté aigue, des chocs séismiques, des angoissant coups de tonnerre, tendre sagesse de s’y offrir eux-mêmes, « poèmes aux accents profondément humains. » ( Vital Heurtebize)

Le créateur n’est pas du tout égoïste, il ne cherche pas des sensations viriles pour lui-même. Il s’offre au monde en éclatantes images sans qu’il nous laisse apercevoir une lueur de croisement d’épées:

« Juste l’instant d’une évanescente pulsion

Saupoudrant l’arbre de création

D’écume et poussière d’étoiles,

L’icône de l’amour céleste s’élève

Avec aux lèvres ce silence

Qui glane les perles de rosée. »

La poésie de Michel Bénard ex communique  un langage dont les fibres s’exigent du néant qui sépare l’artiste de lui-même: lui-même (le vocable méta linguale d’une hypostase, un flash émotionnel, un sursaut); d’autres fragments browniens qui se décomposent et se redécomposent dans la perception du monde qu’il projette:

«Lorsque progressivement nous allons

De la musique à la lumière,

De l’impression à la matière,

C’est le langage au quotidien

Celui d’un rêve astral,

Et, face à la fragilité des signes

Le silence restitue

Sa grandeur à l’univers. »

« … nous sommes devant une poésie substantielle aux profondes résonances humaines » dans laquelle on ressent l’attachement vif et simple du poète envers ses semblables. Le poète n’est pas seul dans l’univers. D’ailleurs il est possible    de se sentir isolé. Il partage avec tous et ainsi avec soi-même n’importe quel geste, le souffle, la couleur, l’odeur, le son, la caresse, la gentillesse en restant lui-même en plein extase. Les mots chez Michel Bénard sont désémantisés jusqu’au point où d’eux-mêmes on peut spéculer  la sensation qui trahit un mouvement intérieur capable de dorer l’étincellement d’une vibration. Les imprévisibles mouvements de la tension (à laquelle le poète reçoit de vivre la vie même du démontage des illusions) sont dans ses vers parés de vocables d’une spéciale harmonie lyrique, «les mots les plus harmonieux se mettent tout simplement à chanter discrètement ». La poésie de Michel Bénard ne peut pas être cataloguée  auprès des grilles stylistiques paradigmatiques. Ce serait tout à fait impossible. C’est une poésie qui nous invite à découvrir la beauté avec l’âme, avec tous les sens en alerte:

« Les yeux bandés face

Aux rumeurs de la cité,

Les corps s’emprisonnent

A vouloir se libérer

Aux mouvances de la mer,

Les mains en lamentation

Caressant de grises espérances

Toutes parfumées de nostalgie

Qui parcourent les cycles du sang

Lorsque s’impose le chant de la chair.

C’est l’instant du partage

Où la beauté nous vient de l’autre. »

Distant, à regard lyrique astigmatique, quoique réflexif (en toute liberté avec le monde et avec soi-même), attiré par les beautés toujours virginales des nouvelles sensations  – qu’il  provoque par son aimable détachement avec lequel son œil perdu à l’horizon regarde au-delà des limites grobiennes de la seconde, Michel Bénard est la voix d’un langage lyrique qui incite bien les esprits préparés à le comprendre en pondérant calmement, jusqu’à l’hypostase du silence, n’importe quelle réfractaire tentative. « Heureux Michel Bénard qui sait si bien trouver des mots très beaux pour qualifier des gestes qui restent simples. » (Jean Aubert)

Le silence arrive – à la fin d’un jeu de décomposition des marques spirituelles qui jettent vers la pureté les cœurs qui possèdent  une énergie que l’univers aime captiver – le dernier mot, le laït-motif poétique qui dépose ses voluptés dans des tiroirs cachés de toutes les sensations.

Parfois autoritaire, autrefois nostalgique, assis sur en portatif harmonique ressenti comme il l’est seulement dans sa langue maternelle, le langage que Michel Bénard nous propose trouver sa souche dans un univers sensible caché dans l’architecture de notre être lyrique, sans que la plupart en ait conscience. Comme le poète même affirmait (« Tout acte de création doit être à la fois un rappel de la mémoire universelle initiale et une projection vers un point final et perpétuel. »), avec Michel Bénard on peut commencer à découvrir nous-même, en passant par des portes fleuries, naturellement, ou en cassant des mûrs au delà desquels on peut obtenir de nouveau la puissance originaire d’aimer nos semblables:

« Sur l’abécédaire de votre corps

Je quête la lettre inconnue,

Celle qui éblouit les astres

Sur les pistes de l’extase

Celle dissimulée dans les sables

D’un désert où se cristallisent

Les secrets complices de l’âme

Au nomadisme du provisoire,

En consumant successivement

Les plus rares encens de l’orient. »

Michel Bénard surprend par son langage toujours en verve; c’est la surprise qui produit l’effet esthétique. Les motifs dominants – des plumes, des duvets, de la fumée, les nuances du bleu ou les reflets dorés, « … une lumière qui elle est si diffuse sur les mots qu’elle en devient musique » ( Maurice Courant ), l’aube, des cristaux, la  mémoire créent l’impression unique d’un subjectivisme anarchique qui ait son origine, semble-t-il culte de l’orient (particulièrement séduisant sur le chevalet du poète, car Michel Bénard manie pas du tout redondant la plume aussi que le pinceau). Cependant ces détails ne deviennent pas une simple manière d’écriture. La méthode de laisser l’unité du pensé se fragmenter fait abstraction de l’héritage poétique français. La poésie benardienne ne veut pas instituer la revendication d’une tradition, mais elle est, par la volupté avec laquelle elle réussit à provoquer les sens à se découvrir, une tonalité originale, une individualité dans laquelle on peut reconnaître l’empreinte d’un ADN stylistique déconcerté, intéressant particulièrement par la couleur euphorique des solutions proposées pour revitaliser l’esprit de l’homme étouffé par l’air  globalisant du quotidien. Souples, insinuants, candides ensommeillés – les mots participent alchimiquement à la création du métalangage lyrique bénardien. « Les abstractions ne rebutent pas le lecteur » (Jean Yves Le Guen), et la bizarrerie linguistique s’imprègne d’images, la plupart jaillissant d’une candeur désarmante, la poésie de Michel Bénard aide à décoder le vide. Des lumières, des incandescences, argésiennes « poussières de fumée », des traces effilochées d’étincellements violettes se manifestent simultanément ou successivement pour faire laisser sur leurs traces  de certaines alternatives spirituelles disparates:

« Dans l’énigme nocturne

Juste à l’extrême

D’une pointe de Venus

Toute embaumée de thiarée,

Nous allons déposer sur l’île

La pierre noire de lave

Comme une stèle ancestrale

Célébrant la mer

Où le vent des esprits

Souffle dans les gréements

Des embarcations tribales

Dans l’énigme nocturne

Aux stries des turquoises empourprées,

Nous portons dans la mémoire

Des odeurs de feuilles humides

Et de feux de sarments. »

GABRIELA MOCANASU

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