Prof. Dr. Ion Coja: „Pour une ecologie du langage“

Le monde actuel subit des transformations et des modification profondes. Malheureusement, ces changements ne signifient pas toujours un progrès. Bien au contraire, un grand nombre d’évènements et d’évolutions altèrent gravement le contenu de l’idée d’Homme et portent atteinte implacablement à l’avenir de l’humanité. Le domaine linguistique de notre existence n’échappe pas, lui non plus, aux effets nocifs d’un mode de vie s’éfforçant de sortir des moules traditionnels, sans avoir la conscience claire de l’alternative qu’il prend et du chemin dans lequel il s’engage.

Nous devons donc avertir l’opinion publique sur quelques aspects et conséquences de la dégradation linguistique qui a lieu de nos jours.

Notre point de départ réside dans la conviction que le langage ne se réduit pas à un certain nombre de mots, d’expressions et de propositions à l’aide desquels on peut se débrouiller pour faire ses emplettes au marché ou pour trouver une adresse. Le langage est bien plus qu’un instrument de communication, il est aussi un sédiment subtil de spiritualité, de valeurs spécifiques, qui ne peuvent exister et agir sur l’être humain que dans et par le langage. La dégradation d’un idiome, parfois jusqu’à sa disparition, signifie la dégradation de certaines valeurs spirituelles, la disparition de véritables trésors de sensibilité et d’ingeniosité, l’appauvrissement de la dot spirituelle de l’humanité.

Malheureusement, des dizaines et des centaines de langues sont aujourd’hui menacées par la disparition.  Ceux qui parlent ces idiomes integrés trop hâtivement aux rythmes modernes, dépourvus d’une compréhension profonde de leur propre être ethnique, ceux-là rompent trop aisément avec l’héritage linguistique qui leur a été transmis par leurs parents. Pour ensuite acquérir en échange une connaissance précaire, moyenne et hésitante d’une langue de plus grande circulation, qu’ils considèrent plus utile à leurs efforts pour s’intégrer à des structures sociales supérieures.

Beaucoup de langues que l’on parle encore aujourd’hui disparaîtront d’ici quelques décennies. La disparition d’une langue est un processus inévitable s’étant produit depuis toujours. On doit pourtant l’empêcher de se manifester à un rythme trop rapide, la langue ayant une vitesse de désintégration brusquement trop grande et accrue de manière artificielle par les anomalies de la vie moderne de nos jours.

La disparition d’une langue est, de manière naturelle, un processus lent, qui a lieu durant plusieurs générations. Son intégration graduelle et organique dans un nouvel univers linguistique a pour conséquence l’enrichissement  de cet idiome d’adoption par une série d’éléments « sauvés » de la langue abandonnée. Ainsi, cette langue ne disparaît pas tout à fait, mais laisse son ampreinte, plus ou moins visible, sur la langue « victorieuse », accroissant l’héritage spirituel qui s’y trouve incorporé et, par conséquent, l’essence humaine de ceux qui continueront à parler une langue enrichie de la sorte.

Mais c’est injuste, et c’est même un deshonneur pour notre époque que disparaissent des langues que personne n’a encore étudiées et dont nous ne savons rien. Ces langues représentent le plus souvent la clé unique grâce à laquelle nous pouvons accéder à tout un monde de mythes, de coutumes, d’experiences et de croyances, autant dire à des valeurs qui caractérisent une hypostase humaine irrépétable. Mais leur connaissance est indispensable si nous voulons articuler correctement ce portrait global de l’Homme, de notre propre être qui, dans la perspective de l’antique exhortation – apollinienne et socratique – à la connaissance de soi, constitue la principale préoccupation de la culture humaine.

Dans bon nombre d’Etats du monde, la société est à la recherche d’une langue nationale unique. Ce processus a ses justifications, suffisement convaincantes pour ne plus être remis en question. Pourtant, rien ne saurait justifier ceux qui chercheraient, du dehors et par des moyens coércitifs, à orienter et à hâter la suprématie d’un idiome au prix de l’abandon total d’autres idiomes. Rien ne justifie une politique qui viserait à décourager une certaine langue. Et le seul argument par lequel une langue s’imposerait par rapport à d’autres langues ne saurait être que son pouvoir d’attraction, librement ressenti par les sujets parlants. C’est pourquoi l’aspect politique ne saurait être envisagé qu’en dernier lieu.

Nous nous adressons aux autorités politiques pour les exhorter à encourager l’utilisation et l’étude des langues en voie de disparition, quel que réduit que soit le nombre de ceux qui les parlent encore.

Le processus de dégradation du langage est aujourd’hui étroitement lié à la pratique de l’émigration, si caractéristique aux dernières décennies et tellement encouragée par divers organismes internationaux. Les drames linguistiques engendrés par le phénomène de l’émigration sont innombrables. Des millions d’hommes abandonnent leur langue maternelle et cessent de l’utiliser, sans réussir, pourtant, à la remplacer par une nouvelle langue, celle d’adoption, qu’ils ne sauront jamais manier aussi bien que la langue à laquelle ils avaient renoncé. Des millions d’hommes arrivent de la sorte à communiquer et, petit à petit, à penser dans une langue qu’ils ne possedent que partiellement, à un niveau qui ne leur permet pas d’avoir une vie intellectuelle et affective normale, une vie spirituelle authentique.

   Le langage n’est pas seulement un instrument de la pensée, il est aussi le moule dans lequel nous coulons notre vie spirituelle et nostre pensée. Les millions d’émigrants du monde cessent, pour la plupart, de parler correctement une langue, avec toutes ces subtilités et toutes ces beautés qui investissent l’être humain, doué de parole, d’une si noble dignité.  Ces millions, qui sont nos confrères, cessent ainsi de sentir et de penser avec tout leur potentiel naturel, natif. Ils cessent d’être des Hommes au sens complet du terme, au sens complet des attributs humains.

En ce moment, des dizaines de millions d’émigrants ne réussissent pas à vivre à l’intérieur d’une langue, mais quelque part à la périphérie de deux ou plusieurs langues qu’ils connaissent mal, se limitant strictement aux nécessités pratiques de la vie materielle et quotidienne. Pour ces véritables handicapés, le langage déchoit de sa dignité, de son rang d’instrument qui enseigne. (Platon)

De plus, ces déshérités que le sort a chassés du paradis de la langue de leurs ancêtres, en s’appropriant partiellement la nouvelle langue, la langue d’aption, mettent en circulation une variante simplifiée et extrêmement appauvrie de cette langue. Au bout d’un certain temps, l’action linguistique des millions d’émigrants aura pour resultat l’érosion des langues qu’ils adoptent, la dépossession de tout ce qu’elles ont de plus précieux : leur spécificité et leur unicité idiomatique.

La presse, la radio, la télévision et le cinéma, les paroles des chansons, les médias en général, tendent eux aussi vers le même résultat. En s’éfforçant de se faire comprendre par le plus grand nombre d’individus possible, ces institutions pratiquent un langage qui dépersonnalise les langues nationales, qui les réduit à leurs couches les plus accessibles, les plus communes, en les simplifiant et en les appauvrissant.

Les machines automatiques à traduire tâchent de réduire davantage le langage. Elles aussi portent atteinte à l’intégrité de la langue en tant que phénomène spirituel global, en proposant à ceux qui les utilisent une variante appauvrie des langues programmées pour la traduction. Il y a le danger que d’ici peu ces variantes entrent dans l’usage publique en éliminant le tissu subtil d’oppositions et de valeurs qui font le charme distinct de chaque langue et qu’ils ont acquis après un exercice multimillenaire.

Notre appel s’adresse à tous ceux qui sont capables de le comprendre, d’y reflechir et, selon leurs possibilités, d’agir pour :

sauver les langues en voie de disparition, en encourageant ceux qui les parlent encore à maintenir leur identité linguistique

cultiver la langue des émigrants.

 

Mais notre appel s’adresse surtout aux professeurs, aux publicistes, aux écrivains ! La résponsabilité de ceux qui écrivent et parlent pour un grand public ne concerne pas seulement les idées et les attitudes qu’ils proposent ! Plus que les idées, c’est le style du parler et des textes écrits qui se propage dans le public. Aussi sommes-nous obligés de faire de notre mieux pour parler et pour écrire un modèle de mise en valeur des possibilités offertes par la langue dans laquelle nous nous exprimons. Car les possibilités d’expression sont le beau fruit, fragile et délicat, d’une accumulation multimillénaire, et les negliger équivaudrait non seulement à une pensée simpliste et déficitaire, mais aussi à un acte d’indifférence vis-à-vis des générations à venir, qui connaîtront, par nous et à cause de nous, une variante dégradée de la langue maternelle.

Rien de plus social que la langue ! Rien de plus personnel que le timbre de la voix et la manière de parler, car le style c’est l’Homme lui même ! La dégradation du langage est le signe d’une dégradation à la fois sociale et individuelle…La société et l’individu ont les mêmes intérêts à sauvegarder le langage et les valeurs linguistiques.

La dignité de l’être humain émerge et s’accroît de par la capacité de chaqun d’entre nous à protéger et à cultiver son individualité, son unicité. Chaque être est une experience unique, irrépétable dans l’infini de l’Univers. De même que chaque idiome, que chaque nation, que chaque génération. C’est un droit essentiel de chaque Homme. C’est même plus qu’un droit, c’est aussi un devoir envers soi-même que de resister aux pressions socio-culturelles qui, dans le monde moderne, s’évertuent à effacer les différences de structure affective et de comportement spirituel qui caracterisent les individus. L’uniformité, la stéréotypie et le simplisme deviennent de plus en plus les attributs de nos manifestations en tant qu’êtres parlants, et s’avèrent être à la fois effet et cause de la dépersonalisation de l’Homme dans le monde actuel.

Chaque homme a droit à sa propre personnalité, à un style qui soit à même de le sublimer de manière à le rendre unique. Et l’héritage linguistique, la langue maternelle de chaqun d’entre nous offre cet éventail de signes dont chacun peut constituer son propre style, conforme à son être spirituel et différent du style des autres. Mais maintenant, sur chaque langue agissent des facteurs destructeurs qui auront pour effet l’appauvrissement de ces langues par la perte de toute une série de valeurs linguistiques qui se trouvent, aujourd’hui encore, à la disposition des sujets parlants.

La conviction, tellement répandue parmi ceux qui décident de la politique culturelle et de l’orientation de l’enseignement, la conviction selon laquelle l’esprit technique, celui scientiste et celui mathématique prévaudront toujours sur l’esprit humaniste est profondément érronnée. Le modelage de notre être intérieur selon un tel repère équivaudrait à une tentative  de nous défigurer et nous dégrader.

L’homme en tant qu’individu est la cellule vivante de l’organisme social. Toute réforme de l’organisme socio-politique est inconcevable en dehors de la protection de la santé de cette cellule, de la protection de la personnalité humaine qui devraient être notre plus grand souci. L’organisme socio-politique doit assurer l’accomplissement de l’Homme en tant qu’Homme, ce qui est étroitement lié à une certaine façon de vivre dans un univers linguistique complexe et pourtant accessible dans toutes ses articulations.

La dégradation du langage, à laquelle nous assistons de plus en plus impuissants et coupables, fait partie du processus général de dégradation des valeurs humaines, de dégradation du monde dans lequel nous vivons et dans lequel vivront nos descendants. C’est pourquoi le remède linguistique ne saurait être séparé d’une solution globale des problèmes auxquels se confronte l’avenir de notre monde.

Notre monde d’aujourd’hui et celui de demain sont menacés par un décalage de plus en plus grand entre les disponibilités materielles de l’Homme, qui vont s’accroissant, et le niveau de conscience et d’exigeance morale auquel aboutit chaque individu, chaque génération.  N’importe lequel d’entre nous est en mesure de léguer à son fils tous les biens materiels qu’il a accumulés durant une vie entière. Mais nous ne pouvons léguer à personne, par testament officiel, tout ce que nous avons accumulé de l’ordre de l’esprit, quoique ce sont là des biens qui ont le plus de valeur et qui couronnent une vie d’homme. Au cours de sa formation et de son développement moral, chaque individu est obligé de reprendre à zéro le processus de son édification morale, ethique et sprituelle. Et ce processus est un de longue durée, exigeant le concours attentif de la famille, de l’école, de l’entourage professionnel, de la société. Malheureusement, nous vivons dans un monde toujours plus pressé, qui s’accorde toujours moins de temps pour suivre, surveiller et encourager le processus de l’édification morale d’un individu. Notre monde est toujours plus passionné par les valeurs materielles et par le pouvoir, tandis que l’éducation morale et spirituelle sont partout profondément negligées. On se confronte ainsi à un grand danger : des individus de plus en plus superficiellement préparés d’un point de vue moral et spirituel, arrivent à disposer de ces puissances materielles grandissantes, gigantesques, colossales. Cette disproportion augmente de manière dramatique la probabilité de cataclysmes mondiaux, engendrés par des individus étrangers aux valeurs humaines authentiques, incapables de vivre le sentiment de la responsabilité morale.

Le langage figure lui aussi parmi les valeurs qui ne sauraient être transmises par le geste physique d’un changement de propriétaire. Ce sont des valeurs qui ne sauraient être transmises à une autre génération que dans la mesure où elles sont vraiment et complètement assimilées par l’éducation et l’instruction. C’est pourquoi dans notre monde et dans celui de demain, plus que jamais dans l’histoire mondiale, le processus d’instruction et d’éducation humaniste devra bénéficier de la plus grande attention.

Dans le monde d’aujourd’hui, la menace la plus grave, tant pour l’humanité entière que pour chacune de ses fractions est celle qui croît à l’intérieur de chaque Etat, de chaque nation, de chaque individu : la dégradation de l’être humain, le nombre toujours croissant d’individus de moins en moins doués d’attributs de la condition humaine, êtres humains arrivant toujours plus difficilement à connaître et à s’approprier les valeurs spirituelles élémentaires et fondamentales.

L’éducation exige du temps et de la patience, de la générosité et des moyens materiels spécifiques, assez coûteux. De tous les fonds que l’on dépense aujourd’hui dans le monde, pour son avenir, il n’y a pas de déstination mieux choisie, plus précieuse et plus impérieusement utile que l’éducation, l’instruction intellectuelle et, surtout, morale des jeunes. Malheureusement, pour l’éducation et l’enseignement, partout dans le monde, on dépense le moins d’argent, tout en leur accordant le moins d’attention !

Dans l’espoir qu’il n’est pas encore trop tard pour connaître exactement la situation, de même que les perspectives qui en découlent, nous nous adressons aux autorités politiques pour leur attirer l’attention sur l’importance décisive acquise par l’éducation et le culte des valeurs humaines ces dérnières années, quand l’humanité se trouve devant un véritable carrefour. Rien de plus politique, de plus important pour l’exercice et le but du pouvoir que la préoccupation constante et insistante en vue de l’édification spirituelle de l’Homme. Et à l’intérieur de ce vaste programme d’éducation, qui constitue de manière indiscutable la condition sine qua non  d’un avenir supportable, nous soulignons la préponderence que doit obtenir la culture de la langue dans les médias. Le but principal de ces médias devrait être l’édification intérieure de l’Homme en tant qu’être indéfiniment perfectible, tant par son propre effort conscient que par les sollicitations et les stimuls de contexte social.

Nous nous adressons à tous ceux qui sont capables d’identifier et de combattre ces facteurs, y compris ceux linguistiques qui, dans notre monde, agissent pour limiter et restreindre l’expansion de la personnalité humaine.

Le langage humain est notre création la plus precieuse, réalisée au bout d’une experience spirituelle millénaire. La connaissance profonde de la langue maternelle enrichit notre âme et notre intelligence à l’instar d’une haute et irremplaçable école. Dans le monde où nous vivons, une multitude de facteurs concourent à empêcher les jeunes d’approfondir la langue de leurs parents, menaçant ainsi d’appauvrir et de schématiser le parler humain.

Dans de diverses formes, la dégradation linguistique a touché toutes les langues. On parle, à juste raison, d’une pollution du langage. Cette métaphore contient aussi l’espoir d’une revivification des langues, du retour à un mode d’existence authentique.

La dépollution linguistique devient ainsi l’objectif de l’écologisme linguistique, d’une stratégie différenciée pour chaque langue. Naturellement, dans l’organisation et le soutien de cette vaste opération, les linguistes auront eux aussi leur mot à dire.   Pour l’instant, celui que vous venez d’entendre. 

Prof. ION COJA

Université de Bucarest

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