-Nestor Vornicescu: « Aethicus Histricus ecrivan protoroumain – auteur d’une cosmographie et d’un alphabet »

Ayant placé au centre de nos recherches pendant plusi­eurs décennies le problème de la présence, de la cir­culation et du rôle de certains écrits anciens dans notre littérature depuis les premières attestations IV-e siècle –, parmi la multitude de données historiques et documentaires en général nous avons rencontré également certains éléments al­logènes intéressants. Dignes d’attention et d’approfondissement, n’étant que sporadiquement signalés ou partiellement étudiés, sur certains d’entre eux nous nous sommes arrêtés dans des écrits spécialement destinés, dans l’intention d’apporter des données nouvelles, nécessaires à l’élucidation de certains as­pects concernant directement la culture ancestrale de notre peuple à l’époque de son ethnogénèse.

Dans ce domaine d’étude, nous avons rencontré des écrits qui ont paru et circulé chez nous comme dans d’autres régions de l’Europe, en Asie Mineure, souvent en Afrique de Nord, écrits non patristiques, quelques-uns non orthodoxes, de l’antiquité tardive, et certains d’entre eux non chrétiens.

De cette dernière catégorie fait partie également l’auteur géto-daco-romain que dans ces pages nous présentons pour la première fois au public roumain*, le philosophe protoroumain Aethicus Histricus, auteur d’une intéressante Cosmographie et d’un Alphabet «original».

La Cosmographie se trouve aujourd’hui dans une version abréviée datant du VIII-e siècle, Aethicus est reconnu comme auteur d’autres écrits aussi, dont les textes ne sont plus connus aujourd’hui. Nous sommes particulièrement intéressés par les écrits d’Aethicus, parce que c’est l’oeuvre en langue latine d’un Protoroumain, homme de haute culture, d’une formation multi­latérale, un vrai érudit, né dans la région de notre Histria, en Dobrogea, et parce qu’au sujet de cette oeuvre les travaux de spécialité n’offrent aucune donnée, aucun élément édifiant.

La difficulté de connaître le problème n’est que partielle­ment atténuée grâce au fait que la littérature européenne du haut Moyen Age, celle moderne ainsi que celle contemporaine ap­portent quelques lumières et précisions sur l’oeuvre d’Aethicus Histricus. Ainsi, sont déjà parues deux éditions de la Cosmogra­phie abréviée, l’une à Paris en 1852, grâce à A. d’Avezac, et l’autre publiée à Leipzig en 1853 par H. Wuttke, auxquelles s’ajoute une reproduction-photocopie, avec une introduction par T. A. M. Bishop publication parue à Amsterdam en 1966.

Reconstituant ce qui représente un patrimoine certe de ce que nous connaissons jusqu’à ce jour, on peut conclure que sur le territoire actuel de la Roumanie il y a de nombreux vestiges datant des premiers siècles et témoignant tant de l’existence et de la continuité de nos ancêtres daco-romains que de notre cul­ture ancienne et de notre civilisation roumaine.

Ainsi, au Bas-Danube, des témoignages divers mais édifiants d’écrivains et de textes littéraires, il y en a certainement et sur­tout des IVVl-e siècles.

Le philosophe protoroumain Aethicus Histricus, de noble souche selon la Cosmographie abréviée (nobile prosapia parentum) a pu être un descendant de la classe dirigeante de la cité et de la région Histria (Histriae regiona) de Scythia Minor (nationae scythica), vers la moitié du IV-e siècle. Dans la Cosmo­graphie, Aethicus précise qu’il est né à Histria (iile Histria se exortum). Il fut éduqué et instruit dans les écoles locales de l’époque et s’il provenait de la classe dirigeante, il a pu recevoir également une instruction en privé avec des professeurs de litté­rature classique latine et grecque. Mais il n’est pas exclu que, comme d’autres fils de la Dacie Pontique des siècles antérieurs ou postérieurs, il ait suivi des cours académiques dans les hautes écoles de l’époque, de l’Asie Mineure, de Grèce ou d’autres parties du monde de ce monde connu alors et surtout qu’il ait beaucoup voyagé. Les renseignements recueillis au cours de ses voyages, il ne les a pas gardés uniquement pour soi mais les a destinés à être connus par ses contemporains comme par la postérité.

Il était donc intéressé par la circulation ultérieure des con­naissances qu’il avait accumulées. Il fut philosophe, explorateur, faisant de longs voyages probablement accompagné par d’au­tres Daco-Romains de Histria – il fut marchand d’or et de pier­res précieuses, et en cette qualité il parcourut tout le monde connu alors, traversant, avec ses disciples, les régions de l’Eu­rope, de l’Asie et de l’Afrique. Il cherchait surtout à étudier les nations qui se trouvaient hors de la sphère de culture gréco-romaine, nations que ne mentionnaient ni les écrits bibliques.

Pendant plus de cinq ans, Aethicus Histricus est resté en Grèce, à Athènes, dans d’autres cités continentales ou bien dans les îles grecques, s’entretenant avec les philosophes de l’époque. Il fit la même chose en Espagne, pendant un an. Il partit en­suite vers le Nord, dans des régions que n’avaient pas encore parcourues ni même les géographes grecs ou romains. Il a connu des peuplades germaniques de la jpartie occidentale du conti­nent européen, ainsi que bien d’autres des îles et des péninsules de la Mer du Nord et de la Baltique. Il voyagea également au Da­nemark, en Finlande, Norvège et Suède.

Lors de ses voyages en Orient et au Sud, il resta plus d’une année en Arménie, il voyagea vers les Portes Caspiques, en Alanie, et vers le Nord jusqu’à la «Mer Glacée». Il visita les con­trées de la Mésopotamie, de la Mongolie, les Sources du Gange, dans l’Himalaya, aux Indes il voyagea sur le Gange sur son propre navire, continuant ensuite son voyage, toujours sur l’eau, jusqu’au Ceylon. Au retour, il passa par Babilon, par l’Arabie, l’ancien Canaan, Egypte et Lybie.

Au sujet de tous ces difficiles et même dangereux voyages on trouve des renseignements précieux dans la Cosmographie d’Aethicus, abréviée. Aethicus y présente des données parfois détaillées concernant la vie des peuples qu’il a visités peuples plus ou moins cultivés –, concernant leurs dieux, leurs moeurs, leur manière de construire les navires, leurs vertus guerrières, leurs armes ou systèmes stratégiques, les richesses de ces con­trées or, argent, cuivre, fer, pierres précieuses, céréales, bé­tail etc. donc, son travail représente une véritable étude ethnologique, au niveau et dans les conditions possibles alors, et avec un remarquable sens de l’investigation.

Les spécialistes sont d’avis, et à juste raison, que ce véri­table journal de voyage intitulé Cosmographie a été rédigé en latin dans des moments plus paisibles, au retour de ces vo­yages, à Histria, en Dobrogea, vers la fin du IV-e siècle et le dé­but du V-e.

De nombreux aspects de la Cosmographie attestent l’intel­ligence de l’auteur autant que l’envergure de ses préoccupations, fondées sur la vaste culture qu’il avait acquise. A remarquer l’in­ventivité de son esprit et ses aptitudes variées, par exemple cel­les d’architecte: il consigna par écrit le projet d’un pont à Hael-lespont d’une manière spéciale, utilisant les lettres de l’alphabet hébraïque, grec et latin tout autour et au milieu plaçant les mots-clé écrits avec les lettres de son propre alphahet, l’alphabet daco-romain, protoroumain, connu aujourd’hui dans le monde sous le titre d’Alphabet Aethicus Histricus alphabet ayant ses propres lettres et dénominations.

La Cosmographie et l’Alphabet d’Aethicus Histricus se sont diffusés dans le monde, selon la coutume d’alors, par des copies manuscrites.

La Cosmographie renferme des données, notamment géo­graphiques qui ne figuraient dans aucun autre ouvrage de la lit­térature gréco-romaine de l’époque.

L’Alphabet se distingue des autres alphabets connus jusqu’­alors par ses caractères et les noms de ses lettres:

Alamon Malathy

Becah Nabeleth

Cathu Ozechi

Delfoy Chorizech

Efothu Pithirin

Fomethu Salathi

Garf on Intalech

Hethmu Thothymos

Iosithu Azathot

Kaithu Irchoni et

Lethfu Zothychin

Au total, 22 lettres, selon le plus ancien manuscrit-copie, du VIII-ème siècle, de la Cosmographie abréviée.

Le manuscrit de Rabanus Maurus, du IX-e siècle, a encore une lettre vers la fin de l’Alphabet Aethicus, après Azathot la lettre Reque, incluse aussi par A.d’Avezac dans l’édition de la Cosmographie de l’année 1852.

Aux VIVH-e siècles, au moins un exemplaire de la Cos­mographie d’Aethicus Histricus est parvenu dans les contrées du Sud de l’Espagne et là, l’Archevêque Isidore de Seville, en rédigeant son ouvrage à caractère encyclopédique, dénommé Ethymologies, a utilisé de nombreuses données qui ne se trou­vaient que dans la Cosmographie d’Aethicus Histricus.

Au VIII-e siècle, dans la région de Bavière ou de l’actuelle Suisse, probablement à St. Gallen, pas loin de Freising, un prê­tre nommé Jérôme, hieromoine bénédictin, à ce qu’il paraît, a eu dans ses mains un exemplaire de la Cosmographie d’Aethicus. Le père Jérôme a du lire et relire, avec un vif intérêt, l’ouvrage du Géto-Daco-Romain Aethicus Histricus. Puisque celui-ci était phi­losophe païen et avait décrit bien des choses de son propre point de vue, nonchrétien, Jérôme a considéré que l’oeuvre d’Aethicus, bien que valeureuse autant qu’intéressante, pourrait, d’autre part, dérouter un chrétien. Mais il est tout aussi possible que Jérôme ait eu l’intention de mettre à la portée des maîtres et de leurs disciples des écoles médiévales épiscopales et monacales un manuel de géographie d’une haute tenue scientifique et en même temps d’un contenu solide et divers.

Jérôme, pour mener à bonne fin ses intentions, censura toute la Cosmographie d’Aethicus, hachurant selon son pro­pre aveu les endroits qu’il considérait moins intéressants pour un chrétien et inadéquats pour être lus et enseignés dans les écoles médiévales. Par cette intervention, il donna à la Cos­mographie d’Aethicus Histricus une rédaction abréviée, réduite à environ cent pages de manuscrit dimensions plus adéqua­tes probablement à ses desseins didactiques. Les idées et les données d’Aethicus, il les a formulées selon son propre point de vue, par ses propres mots, mais chose très importante pour nous par endroits il a reproduit textuellement dans la langue latine d’Aethicus, des paragraphes entiers de la Cosmo­graphie, reproduisant à la fin l’Alphabet d’Aethicus Histricus, ainsi que le nom des lettres.

Toujours au VIII-e siècle, peu de temps après que Jérôme ait rédigé cette version abréviée de la Cosmographie d’Aethicus, dans l’école episcopale de manuscrits d’auprès de la cathédrale de Freising, Bavière, fut faite une copie de la Cosmographie abré­viée au temps du pastorat d’Arbeo (764–784). C’est la copie qui s’est conservée par bonheur jusqu’à nos jours à la Bibliothèque publique de l’Université de Leipzig.

Les travaux contemporains de spécialité mentionnent aujourd’hui quelques autres copies de cette Cosmographie abré­viée datant de la fin du VIII-e siècle et le début du IX-e siècle.

Le renommé bénédictin de Fulda, Rabanus Maurus (IX-e siè­cle) cite la Cosmographie abréviée d’Aethicus dans un ouvrage personnel et dans un autre opuscule rédigé probablement à des fins didactiques après avoir énuméré, avec de brèves in­troductions, quelques alphabets hébraïque, grec, latin en quatrième lieu présente l’Alphabet d’Aethicus, «de la région de Histria, d’origine scythe», et à la fin, en cinquième lieu, un an­cien alphabet germanique.

Ultérieurement, jusqu’au XVI-e siècle, sont parues plusieurs copies de la Cosmographie d’Aethicus, et de nos jours on con­naît environ 40 copies de l’ouvrage quelques-unes seulement mentionnées, sans autres indications certes.

Il faut préciser également qu’il y eut une confusion quant à l’abréviateur, une inadvertance au sujet de la Cosmographie abréviée. A cause de la coïncidance de noms entre l’abréviateur, «le prêtre Jérôme» et le renommé Père de l’Eglise, Jérôme, nom­mé d’habitude «le saint» en Occident et «le bienheureux» en Ori­ent, et puisque la Cosmographie abréviée d’Aethicus a été re­liée à côté de certains ouvrages en manuscrit du Bienheureux Jérôme par quelqu’un qui appréciait l’ouvrage et souhaitait le garder avec d’autres ouvrages valeureux, on a considéré, en vertu de ces circonstances accidentelles, que l’abréviateur nommé parfois même «le traducteur du grec» de la Cosmogra­phie d’Aethicus aurait été ce grand père et écrivain ecclé­siastique occidental.

Une autre confusion quant à l’oeuvre d’Aethicus Histricus: dans certaines anthologies géographiques médiévales, quelques ouvrages anonymes de cosmographie précédant la Cosmogra­phie abréviée d’Aethicus ont été attribués à celui-ci. Ultérieurement, des cosmographies comme celles de Iulius Honorius ou Oros furent publiées sous le titre et le nom de «Pseudo-Aethi-cus» ou avec la précision «attribuée à Aethicus».

Cette situation, ainsi que l’état où se présentait la Cosmo­graphie d’Aethicus, avec un texte pas très clair, assez corrompu, rédigé dans le latin d’entre les siècles IV et V, a privé longtemps cet ouvrage valeureux par son ancienneté comme par son con­tenu de l’attention qu’il méritait de la part des spécialistes.

Au XlX-e siècle, la Cosmographie d’Aethicus Histricus allait susciter un plus d’intérêt de la part des chercheurs, étant éditée et au moins partiellement étudiée jusqu’à nos jours.

Une remarquable étude introductive est due à H. Wuttke, concernant le texte qu’il a édité d’après le manuscrit le plus ancien connu jusqu’à ce jour de la Cosmographie abréviée, l’exemplaire de Leipzig.

Après Jérôme l’abréviateur et ses témoignages concernant Aethicus Histricus et son oeuvre, H. Wuttke est le premier cher­cheur qui précise les données visant l’origine de ce philosophe géto-daco-romain, né au Bas-Danube, en Scythia Minor. Les noms des localités de l’ancienne région de Histria sont dérou­tantes en apparence parce que les ruines de Histria n’étaient pas encore découvertes et il a utilisé les équivalents toponymiques turcs de la période de la domination ottomane en Dobrogea. Mais Wuttke a été dérouté également par le fait que deux ma­nuscrits copies de la Cosmographie abréviée contenaient, à cause des copistes, une inadvertance, à savoir: au lieu de Histria était écrit historiam. L’inadvertance semblait confirmée aussi par certaines erreurs commises dans Itinerarium Antonini Au­gusti (édition Parthey et Pindao, Berlin, 1848, p. 106) où est mentionnée la localité Historiam au lieu de Histria. La correc­tion nécessaire, nous la faisons à l’aide du I-er volume de la col­lection Sources concernant l’Histoire de la Roumanie. De Hé­siode à Itinerarium Antonini (Bucarest, 1964, pp. 748–749), où le susdit texte est publié correctement et ce n’était pas seu­lement le nom de Histria à être reproduit de manière erronée mais il y avait aussi Tornos au lieu de Tomis, Callacis au lieu de Callatis.

La précision du lieu de naissance d’Aethicus Histricus au Bas-Danube, dans l’actuelle Dobrogea, est confirmée ultérieure­ment par Kurt Hillkovitz, dans le deuxième ouvrage qu’il con­sacre à Aethicus, publié à Frankfurt en 1973, ainsi que par d’au­tres chercheurs.

Une contribution récente appartient à l’éminent professeur italien Vittorio Peri qui, compte tenu des fouilles archéologiques initiées à Histria par Vasile Pârvan en 1914 et continuées de nos jours par l’Académie de la République Socialiste de Roumanie et dont les résultats sont publiés dans de nombreuses monogra­phies et volumes, établit, s’appuyant également sur les attesta­tions archéologiques, le lieu de naissance d’Aethicus Histricus à Histria, en Dobrogea.

Ainsi sont mises à jour des données concernant la première étape de notre culture ancienne, daco-romaine, en même temps que la postérité de celle-ci. A présent, nous pouvons mieux com­prendre le contexte de l’apparition des écrits protoroumains, de l’apparition de la Cosmographie d’Aethicus et d’autres de ses écrits, de son Alphabet élaboré assurément à l’aide de certains éléments de la culture locale géto-daco-romaine. Aethicus établit et utilise cet Alphabet à l’époque même de la romanisation des Géto-Daces, à l’époque de l’ethnogenèse du peuple roumain.

Par son auteur, par le lieu de sa rédaction, son apparition et sa diffusion, par la langue latine dans laquelle elle fut écrite, l’oeuvre d’Aethicus Histricus appartient au patrimoine de notre culture très ancienne, de l’époque de l’ethnogenèse roumaine.

Des inscriptions anciennes et des écrits du territoire actuel de la Roumanie, on en connaît notamment dans les colonies grecques de la Dacie Pontique, fondées aux VIIVI siècles av. J. Ch. Là, s’était développée, comme dans le monde hellène, une culture profonde et diverse, qui donna naissance à des savants tels Satyros de Callatis (IH-e siècle av. J. Ch.), créateur du genre biographique, Héracléides Lembos, toujours de Callatis (Il-e siècle av. J. Ch.) auquel on a attribué une «Vie d’Archimede», Istros, auteur d’un ouvrage «Sur la tragédie» etc.

Les relations politiques et économiques variées que les cités pontiques comme vient de le préciser Petru Vaida dans une étude récente entretenaient avec la population autochtone géto-dace, trouvent leur expression aussi dans les influences cul­turelles réciproques, qui deviennent beaucoup plus intenses à l’époque romaine, quand les Géto-Daces romanisés commencent à prendre une part active au gouvernement des cités. En Do-brogea, dans les cités de la rive du Pont Euxin, où les traditions de la philosophie antique étaient encore vivantes, furent créées des conditions favorables pour le développement de la culture daco-romaine de langue latine, un fruit de ce processus culturel étant aussi l’oeuvre d’Aethicus Histricus.

L’oeuvre de ce philosophe protoroumain a été précédée et suivie aussi par d’autres écrivains et écrits au Bas-Danube en langue latine aux IVVl-e siècles.

Parmi les textes antérieurs à l’oeuvre d’Aethicus au Bas-Danube, nous rappelons maintenant les écrits-documents chré­tiens : «Le martyre» des Saints Epictet et Astion de Halmyris, Dasius d’Axiopolis, Aemilianus de Durostorum, ainsi que pro­bablement, une version en latin du «Martyre de Saint Sabbas» de la région de Buzău, d’entre les années 372–374, et «l’Epître d’Auxentius de Durostorum». Parmi les textes postérieurs à Aethicus, nous mentionnons l’oeuvre de Saint Jean Cassien, les Homélies de Laurence de Novae, les écrits de Saint Nicétas de Rémésiana, l’oeuvre de l’évêque Jean de Tomis, l’Epître de Téo-tim II de Tomis, les écrits des «moines scythes» dont notam­ment Jean Maxence et Denys le Petit (Exiguus).

Ces auteurs daco-romains de langue latine, originaires du Bas-Danube, ont porté jusqu’au loin, à travers le monde connu à l’époque, la renommée des contrées pontiques-danubiennes, apportant des contributions valeureuses à la culture universelle de l’époque.

Au Bas-Danube, dans le sud de la Moldavie, en Transylvanie tel que l’atteste, entre autres, l’inscription de Biertan dans le territoire d’entre le Danube et les Carpathes Méridionaux, aux IVV-e siècles la population autochtone daco-romaine parlait le latin. Cela constitue aussi une preuve de la présence et de la continuité des Protoroumains dans l’espace de l’ancienne Dacie. On y parlait une langue intensément romanisée et on écrivait dans le latin de l’époque, tel qu’il était utilisé aussi dans les autres régions de l’Empire Romain. Chez les Daco-Romains qui avaient désormais reçu le christianisme à l’époque de leur ethnogenèse une grande partie de la terminologie ecclésiasti­que théologique a été prise directement du latin et s’est con­servée comme telle, constituant ainsi un des témoignages les plus évidents de la continuité daco-romaine. La langue latine de ces «Scythes», tels Aethicus Histricus, Jean Cassien, Jean Ma-xence, Denys le Petit, était le latin de la românite orientale, avec certaines influences provenant des milieux où avaient circules les auteurs respectifs.

Les oeuvres écrites en latin et les inscriptions du Bas-Danube de l’époque proto-roumaine constituent, selon les paroles du P. Prof. Ioan Gh. Coman «un témoignage irrécusable de la ro-manisation de la Dacie, Scythia Minor en tête».

La Dacie romanisée était intégrée dans la românite orientale et la langue latine et la foi orthodoxe ont constitué les «puis­sants leviers de la continuité».

Comme le prouve aussi l’oeuvre d’Aethicus Histricus, l’usage du latin est incontestablement prédominant, même dans les con­ditions des influences grecques inhérentes, dues aux cités du Pont Euxin et aux contacts étroits avec Byzance à partir du IV-e siècle. Le latin n’était pas seulement la langue de la culture mais aussi la langue parlée par les larges couches de la popu­lation daco-romanisée. En se référant à Scythia Minor et à d’au­tres régions romanisées avoisinantes, le grand érudit Nicolae Iorga montrait que le peuple qui parlait le latin déterminait en grande mesure l’emploi du latin par les écrivains, même si ceux-ci auraient pu rédiger leurs écrits en grec par exemple.

L’oeuvre d’Aethicus, comme celles d’autres hommes de cul­ture protoroumains, est l’expression de l’appartenence culturelle et linguistique à la latinité orientale des habitants de ces con­trées. La culture et la langue latine de ces régions a pu revêtir des formes supérieures et s’exprimer dans d’oeuvres originales, étant assimilées bien des traditions matérielles et spirituelles géto-daces. La latinité et l’unité de la langue roumaine d’au­jourd’hui sont des témoignages incontestables et reconnus comme tels depuis longtemps de l’origine daco-romaine du peuple roumain, de sa permanence et de son ethnogenèse dans les limites territoriales de la Dacie de Burebista.

Les écrivains protoroumains ont enrichi avec des éléments de la civilisation ancienne la roumanité orientale mais aussi celle occidentale, non seulement par la postérité de leurs oeuvres mais même à leur époque. Quand ils n’ont pas circulé eux-mêmes entre ces deux aires de culture avec tant d’éléments fonda­mentaux communs ce furent leurs oeuvres qui ont circulé. Ces écrivains sont toujours restés les «Scythes» du Bas-Danube, c’est-à-dire des Daco-Romains de cet espace accessible tant par la terre que par la mer. Ils se considéraient soit des Daco-Ro­mains, soit des «Scythes», nom qu’ils acceptaient sans aucune raison préconçue, comme ce fut le cas d’Aethicus Histricus, celui qui avait eu tant d’occasions de présenter soi-même son nom, son surnom ainsi que son renom, dans les lointaines contrées qu’il a parcourues.

Constituant le caractère essentiel de notre langue et de notre culture, la latinité a été «le stimulent de notre énergie ethnique», selon la formule du Prof. Radu Vulpe, tout comme par notre être, par le lien étroit avec la terre de la Patrie, nous avons gar­dé les vertus de nos ancêtres Géto-Daces dans la structure spé­cifique de notre peuple.

Comme le prouvent aussi les oeuvres écrites protorou­maines, le processus de la romanisation s’est prolongé bien après le Ill-e siècle et s’est étendu au-delà des frontières de l’an­cienne Dacie Trajane, conférant une physionomie culturelle et linguistique unitaire à tout l’espace carpatho-danubien-ponti-que, avec une redoutable ténacité devant les vicissitudes de l’Histoire.

En récapitulant, nous retenons le fait que l’oeuvre d’Aethi­cus Histricus nous atteste la présence de la culture latine, dans des formes supérieures de manifestation, sur le sol fécond géto-dace, dans la région de Histria, en Dobrogea, au seuil des siè­cles IV et V. Aux côtés et avec les autres oeuvres de Protorou­mains, élaborées en latin, l’oeuvre d’Aethicus a contribué au pro­cessus de consolidation de la romanisation de ces contrées et en même temps à l’unité spirituelle de l’Europe.

Voilà, dans ces quelques paragraphes finals, le contexte gé­néral historico-culturel dans lequel s’implique et doit être inter­prétée la signification de l’oeuvre d’Aethicus Histricus, pour pouvoir l’évaluer tant dans le cadre de son époque que dans la postérité.

L’oeuvre du philosophe protoroumain Aethicus Histricus relève la contribution de la spiritualité daco-romaine, proto­roumaine à l’universalisme européen, illustrant le fait qu’à cette époque-là la culture de l’espace carpatho-danubien-pontique te­nait directement et naturellement du monde daco-romain mais aussi de l’Europe toute entière, ainsi que du reste du monde connu alors, Aethicus Histricus étant vraiment un encyclopé­diste «avant la lettre», une contribution protoroumaine à la cul­ture universelle.

NESTOR VORNICESCU

Résumant une communication présentée lors de la XVI-e session de travail de la CRHEC (Commission Roumaine d’Histoire Ecclésiastique Comparée), Bucarest le 14 Décembre 1985.

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