Nicolae Baciu: „La Roumanie, pays latin“

Avant de nous préoccuper des événements survenus à partir de 1939, familiarisons le lecteur avec la Roumanie et son peuple.

Placée dans un cadre naturel magnifique de montagnes culminant à 2.500 mètres, de forêts luxuriantes, de collines, de plaines fertiles, de lacs et de fleuves, possédant une façade maritime sur la Mer Noire, la Roumanie était en 1939 un pays heureux.

Riche de matières premières, de pétrole, de minéraux de toutes sortes, fertile dans son sol, elle fut de tout temps une tentation pour les conquérants, enviée de ses voisins.

Enraciné dans son terroir depuis 4000 ans, christianisé 600 ans avant le peuple russe, le peuple roumain s’est forgé une personnalité forte profondément religieuse et empreinte de douceur et de noblesse. Il parle une langue latine très proche du vieux latin de ses ancêtres.

Après toutes sortes de vicissitudes imposées par l’histoire, depuis les invasions barbares jusqu’aux sacrifices sanglants de la première guerre mondiale, le peuple roumain avait recouvré ses frontières naturelles, les frontières de sa race et de sa langue.

La Roumanie était enfin devenue la Grande Roumanie.

L’accomplissement de ce droit historique avait été rendu possible par l’entrée de la Petite Roumanie dans la guerre en 1916, le 14 août, aux côtés des Alliés: France, Angleterre, Russie et, plus tard, Etats-Unis.

La Roumanie était entrée dans la guerre pendant la période la plus défavorable aux Alliés et elle avait contraint l’Allemagne à retirer du front occidental 40 divisions qui furent lancées contre le petit mais héroïque, peuple roumain. L’Armée roumaine résista avec courage, les pertes civiles et militaires furent énormes, mais par ces sacrifices, le peuple roumain réalisa son rêve millénaire: l’intégration de tous les Roumains dans un état unifié, une patrie retrouvée: la Grande Roumanie.

Après des siècles de luttes et de sacrifices, de souffrances et d’espoir, le chaud soleil d’une Patrie enfin rendue réchauffa pour la première fois les cœurs de tant d’hommes et de femmes et fit briller l’espoir de temps nouveaux et meilleurs.

Après les sacrifices consentis, côte à côte avec les Alliés, au cours de la première guerre mondiale – un million d’hommes – les Roumains pansèrent leurs blessures et se mirent au travail.

La conscience nationale qui s’était retrouvée dans les tranchées s’affirma dans la paix. Peu à peu, se forgèrent de nouvelles lois plus justes et plus démocratiques. Une nouvelle Constitution immédiatement adoptée, apporta, avec le suffrage universel, l’école obligatoire, la distribution de terres aux paysans par expropriation des grands domaines.

La jeunesse démocrate fit son apprentissage dans une école honnête et efficace. Les habitants retrouvèrent vite leur foi et leur fierté dans tous les domaines de la vie politique, religieuse, scientifique, culturelle.

La Roumanie ne pouvait prévoir une deuxième guerre mondiale et souhaitait vivre en paix avec ses voisins et les nations du monde.

Mais le mauvais sort qui poursuivait ce pays, depuis sa naissance et ne l’avait pas oublié un seul instant pendant 4000 ans, lui préparait une nouvelle épreuve.

En 1939, le peuple roumain vit son existence nationale menacée une fois encore et la Roumanie dut combattre pour survivre.

Liée par le sang, la langue et la culture avec les peuples français et italien, la Roumanie, île latine dans un océan slave, devait être liquidée parce qu’elle était une sentinelle avancée de l’Europe occidentale. Son existence gênait non seulement la Russie, mais aussi la Bulgarie, la Hongrie et l’Allemagne hitlérienne.

En 1939, la Roumanie était liée à la France et à l’Angleterre par des traités d’assistance mutuelle qui lui garantissaient souveraineté et indépendance à l’intérieur de ses frontières.

Au niveau local, la Petite Entente la liait solennellement par traité d’amitié et d’aide mutuelle à la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie.

Le Pacte des Balkans la liait, d’autre part, à la Grèce et à la Turquie.

Le Traité de Versailles, de son côté, garantissait l’existence de la Grande Roumanie.

Cependant, en 1939, l’ordre européen s’écroula comme un château de cartes sous la violence et le bluff politique de Hitler, laissé libre de ses mouvements.

En l’espace de quelques mois, la Roumanie se retrouva seule face à l’agression hitlérienne, face à l’impérialisme russe, face aussi à la soif de revanche de la Hongrie et de la Bulgarie.

Le peuple roumain, tout seul, était en danger de mort.

La première victime du Pacte germano-soviétique du 23 août 1939, fut, après la Pologne, la Roumanie.

Avec la France vaincue, la Grande-Bretagne luttant pour sa vie, incapables de faire respecter les garanties qui lui avaient été accordées, la Roumanie tomba entre les mains de deux brigands: Hitler et Staline.

Le résultat du pacte secret – prolongement du Pacte officiel – entre ces deux pays, fut que la Russie put agir librement, ainsi que Hitler le lui avait permis, et le 26 juin 1940 lança un ultimatum à la Roumanie qui se vit contrainte de céder deux de ses provinces ancestrales: la Bessarabie et le Nord de la Bucovine.

Hitler lui intima l’ordre de ne pas résister et elle dut se résigner.

En trois jours, plus de 3 millions et demi de Roumains furent absorbés par Staline. 51.000 kilomètres carrés de territoire annexés.

Quelques semaines plus tard, Hitler, après le soi-disant traité de Vienne, (entretiens Ribbentrop-Ciano), s’empara de la Transylvanie du Nord-Ouest. La Roumanie perdit encore plus de deux millions de ses habitants et 44.000 kilomètres carrés de territoire, annexés par la Hongrie.

Au même moment, par l’effet de cet «arbitrage», la Roumanie dut céder 400.000 Roumains à la Bulgarie ainsi qu’une autre parcelle de 7.000 kilomètres carrés de son sol mutilé.

En quelques mois, il ne restait plus rien du Traité de Versailles. La complicité Hitler-Staline avait été efficace.

La situation intérieure de la Roumanie était désespérée en 1940. Ayant à sa tête un roi corrompu et autoritaire, elle était en proie à de violentes convulsions politiques, comme tous les pays d’Europe à cette époque.

Outre les partis démocratiques traditionnels, il y avait aussi une minorité de nationalistes de droite qui recevaient l’appui de l’Allemagne hitlérienne ainsi que de l’Italie fasciste.

A la suite de l’effondrement du pays après «l’arbitrage» de Hitler à Vienne, et le rapt de Staline depuis le 26 juin 1940, le roi Carol II dut abdiquer au début de septembre 1940, après avoir nommé le général Antonescu Premier ministre.

* * *

Le général Antonescu était l’un des officiers roumains les plus distingués. Adjoint au général Presen à l’Etat-Major au cours de la première guerre mondiale, il était admiré et respecté. Craint, aussi, parce que sa réputation d’homme dur pour lui-même comme pour les autres, autoritaire, grand patriote, ami de l’ordre, était fondée.

Après l’abdication du roi Carol II, le général Astonescu gouverna d’une main de fer, avec un groupe de techniciens et de militaires, en dehors des partis politiques et du Parlement.

Bien que pro-français et pro-britannique, non seulement parce qu’il avait été leur camarade de combat au cours de la première guerre mondiale, mais aussi parce qu’il avait fait des études dans ces pays, le général Antonescu adhéra au pacte tripartite de Hitler et Mussolini à l’automne 1940. A cette époque, comme tout un chacun, le général Antonescu pensait que l’Allemagne gagnerait la guerre et qu’elle s’attaquerait à l’Union Soviétique.

Ainsi, en opposition avec les sentiments profonds de son peuple qui restait fidèle dans son cœur aux grands Alliés de la première guerre, le général Antonescu entreprit, tout seul, de procéder à une modification radicale de la situation historique et à un renversement d’alliances.

Au cours des mois suivants, après l’occupation du pays par les armées de Hitler – les soi-disant unités d’instruction – le général Antonescu se préoccupa sérieusement de l’Armée roumaine. Le pays, dans son ensemble regardait avec appréhension vers l’Est, car il savait que le péril russe n’avait pas disparu, mais que, bien au contraire, il ne faisait que croître.

Les Roumains connaissaient leur histoire. De Pierre le Grand à Staline le Rouge, la Russie n’a cessé d’appliquer la même politique d’agression et d’impérialisme. Sous les tsars, elle s’appelait Panslavisme; sous Staline, elle prit le masque de l’idéologie marxiste-léniniste. Les vols de la Bessarabie et de la Bucovine n’étaient qu’un début. La Roumanie le savait trop bien parce que l’invasion russe du 26 juin 1940 était la 12’ de l’histoire! Oui, la Roumanie se souvenait avec horreur de ses souffrances lors des précédentes invasions venues de l’Est.

1711, 1739 1769-1774 1778-1798, 1806-1812, 1826-1834, 1848-1851, 1853-1854, 1877-1878, 1916.

12 invasions!! La Roumanie regardait à l’Est et tremblait, parce que, pays latin, chrétien et démocrate, elle savait fort bien ce qui l’attendait à l’Est.

C’est dans cet état d’esprit que la Roumanie entra en guerre contre l’Union Soviétique, lors de la ruée hitlérienne vers l’Est en juin 1941. Pour défendre ses frontières et libérer ses enfants. C’était une guerre légitime imposée par la défense du sol et la reconquête de la patrie spoliée.

Victime de Hitler, le peuple roumain fut obligé de combattre main dans la main avec son ancien ennemi de la première guerre mondiale. Que pouvait-elle faire d’autre, la Roumanie seule et isolée dans une Europe continentale entièrement vaincue et soumise?

Les partis démocratiques traditionaux roumains étaient le Parti National Paysan à la tête duquel se trouvait le vieux démocrate transylvanien Iuliu Maniu qui avait le mérite d’avoir, par son expérience, récupéré la Transylvanie, et le Parti National Libéral de Dinu Bratiano dont les ancêtres étaient les artisans de la Grande Roumanie. Il y avait aussi le Parti de la Garde de Fer ainsi que le Parti Socialiste sous la houlette d’un avocat distingué et romantique Titel Petresco.

Le Parti Communiste n’existait pratiquement pas, avec moins de mille membres.

C’était là «l’opposition» au général Antonescu.

Quelles étaient les principales critiques adressées par ces partis au général Antonescu critique dont certaines étaient justifiées, d’autres moins, bien sûr?

1) Le général Antonescu s’était proclamé chef de l’Etat, dictateur, avait mis de côté les partis politiques et le Parlement, supprimé la Constitution ainsi que le rôle du roi.

Un gouvernement d’Unité nationale, disaient-ils, formé par tous les partis réunis, aurait pu éviter certaines des erreurs commises par Antonescu, erreurs dues à un entourage médiocre et improvisé.

2) Unie dans l’effort commun pour libérer les frères roumains du joug russe, ne mettant absolument pas en doute le patriotisme ardent, l’honneur, le courage et les qualités du général Antonescu, l’Opposition ne lui reprocha pas d’avoir déclaré la guerre à la Russie, mais de ne pas avoir arrêté l’Armée roumaine sur le Dniester après l’occupation de la Bessarabie et de la Bucovine, plutôt que de s’enfoncer dans le territoire ennemi.

Il est vrai que la solution n’était pas facile à trouver. D’un point de vue militaire, il fallait bien poursuivre l’ennemi pour le mettre hors d’état de contre-attaquer.

D’un point de vue politique, Hitler avait promis que «l’arbitrage» de Vienne serait reconsidéré et le général Antonescu espérait pouvoir récupérer la Transylvanie tandis que les Hongrois combattaient avec Hitler au-delà de la Dniester.

3) La proclamation d’Antonescu, au cours de ses premiers jours, d’un Etat légionnaire roumain avait été étrange. Il avait d’ailleurs compris sa faute et non seulement l’avait rectifiée, mais était entré en conflit direct avec la Garde de Fer et l’avait tenue à distance pendant toute la guerre.

4) Il avait laissé à Mihai Antonescu, son plus proche collaborateur, ministre des Affaires étrangères et plus tard Premier ministre, le soin de parler de «la croisade contre le communisme» dans ses discours.

La Roumanie faisait une guerre juste pour la défense de son sol et de son peuple. Les Roumains ne faisaient pas une guerre idéologique mais tout simplement étaient engagés dans un conflit national pour leur survie.

5) La déclaration de guerre aux Etats-Unis sous la pression de Hitler avait été une faute tactique. La Roumanie était de tout cœur avec ses anciens alliés et même si l’Angleterre avait déclaré la guerre à la Roumanie, le général Antonescu, disait l’opposition, n’aurait jamais dû se retourner contre les Etats-Unis. Le fait que Hitler ait fait pression et qu’il n’y ait pas eu la moindre action de guerre contre les Américains n’étaient pas des circonstances atténuantes suffisantes.

6) L’opposition l’accusa aussi de ne pas avoir accepté à temps des conditions d’armistice. Ses adversaires dirent que son destin personnel (il fut fusillé par les communistes en 1946) et celui de son pays auraient pu être différents.

Faut-il le croire?

Une politique différente d’Antonescu aurait-elle changé le sort de la Roumanie, et celui de l’Europe?

Nous verrons plus tard au cours de l’analyse des documents secrets, apparaître une réponse claire à cette question.

Nous verrons que la mauvaise foi, la perfidie, la duplicité, les mensonges qui présidèrent au règlement de la question roumaine furent les mêmes et utilisés de la même façon lorsque l’on décida du sort de toute une moitié du continent européen.

NICOLA BACIU

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