Adrian Erbiceanu : „La fontaine de ce siècle”- poèmes

(Éditer par L’Association Québécoise des Écrivains Roumains, 2009, Montréal)

EN GUISE DE PRÉFACE

La complexité de la poésie d’Adrian ERBICEANU rend très difficile notre tâche de le situer dans un certain cadre, courant littéraire ou de pensée, comme il se doit d’habitude. Apparemment, il pratique un éclectisme sage et généreux, ce qui nous fait le situer dans le prolongement du gândirism/penséisme roumain des années 1930. A cela près que le traditionalisme des gândiristes/penséistes comportait « un sens dynamique, d’actualité, parce qu’il avait un sens de permanence » (Nichifor Crainic, « In sensul traditiei » / « Au sens de la tradition », in Gândirea/La pensée, no. 1-2 de 1929). Et l’un des mots-clés de la poésie d’Adrian ERBICEANU est justement la permanence, l’éternité. Signe qu’il ne bâtit pas sur le sable, mais à chaux et à sable, il admet l’éphémère de la condition humaine, mais vise à l’éternité, voire à l’infini…

A la différence des gândiristes/penséistes, il n’accentue point le caractère religieux de la culture roumaine, ni n’insiste dans sa poésie sur cet aspect. On peut dire que la religion n’y entre pour rien dans la poésie d’Adrian ERBICEANU, qu’elle n’a rien à voir avec la poésie ! Ce qui est Dieu vrai ! Il ne sait pas si bien dire…

Du reste, en amant chevronné, notre poète papillonne et butine ça et là ce qui lui plaît et ce qu’il trouve digne de constituer la matière de ses vers. Il ne s’en revendique point du gândirisme/penséisme roumain, il a la nostalgie des traditions, mais n’en fait pas une maladie mortelle, d’autant plus que ses poèmes lui sont dictés, même s’il n’habite plus sa patrie, mais bien le Canada, un des plus beaux et accueillants pays du monde, vraie terre d’asile pour les Roumains sérieux et appliqués, désireux de faire leurs preuves, de faire valoir leurs mérites et qualités, de s’intégrer de tous les points de vue dans la collectivité d’accueil, même d’un point de vue artistique, littéraire et spirituel.

Et comme il sait que l’union fait la force, il a fondé, il n’y a pas longtemps, l’Association des Ecrivains d’Expression Roumaine du Québec (ASLRQ), qui fêtera un an de sa constitution en publiant une belle anthologie des poèmes de ses membres canadiens/québécois, mais aussi des membres invités, de Roumanie, tout d’abord, comme de juste. Voilà que, par voies détournées, il renoue avec la tradition roumaine et réunit autour de lui le plus d’écrivains possible.

Attendu que la poésie doit garder son parfum de mystère, que le chroniqueur se doit de ne jamais lever le voile de ce mystère, car le lecteur a le droit d’en faire ses délices, de s’en repaître à cœur-que-veux-tu, nous n’allons ni dévoiler les secrets de sa poésie, ni montrer du doigt ses éventuels défauts, car la joie de le lire doit rester entière, et le critique doit garder bouche cousue, ne pas souffler au lecteur ses impressions et déductions, il doit le laisser faire, et il ne doit pas y trouver à redire…

D’autre part, à force de le déchiffrer, de le tourner et retourner sous toutes ses coutures, nous sommes tombé amoureux de la poésie d’Adrian ERBICEANU, ce qui redouble l’ardeur de notre tâche, la rendant sinon impossible, du moins pénible (au sens de très difficile, voir le Petit Robert). Mais comme il prétend que personne d’autre ne le connaît mieux que nous, qui l’avons mis sous la loupe pour en déceler toutes les nuances possibles, qui l’avons mis en examen pour nous persuader de certaines vérités (même si, parfois, fort d’une subtilité rare, il les faisait prendre pour un faux ou un faux-semblant…), nous avons finalement accepté ce pari avec nous-même et avec sa poésie.

Pour revenir à notre poète et à sa poésie, nous allons simplement énumérer quelques-unes de ses lignes directrices. Il porte l’accent sur le contenu divin du Beau, sur ce qu’on a appelé, dans le temps (à l’époque des penséistes roumains) la contemplation mystique de Sophie, de la sagesse divine. Et là, il puise non seulement aux mystiques médiévaux, mais aussi et surtout à Sergueï Boulgakov, Nicolaï Berdiaev ou Herman Keyserling. Ce dernier, du reste, dans son livre Das Specktrum Europas, voyait l’avenir de la spiritualité et de la culture roumaine dans un retour au byzantinisme.

Le fait est que le modèle institué par Lucian Blaga influence fortement Adrian ERBICEANU, qui accepte sans ciller que l’éternité est née au village, à la campagne… Et dans sa création poétique, il ambitionne de nous faire comprendre, du moins dans un registre nostalgique, le fait que le village est le symbole parfait de la spiritualité roumaine, qui la garde intacte, qui la conserve telle quelle, malgré l’assaut de la modernité et de ses corollaires.

Même à défaut de la foi en Dieu, on trouve chez lui un optimisme frénétique, atteignant plus d’une fois à l’extase. Voilà que, pour une fois, la malédiction de l’angoisse, de l’inquiétude métaphysique ne s’accompagne pas, dans son cas précis, du frémissement religieux. Il n’en est pas moins vrai qu’il officie en vrai Grand Prêtre dans le temple de sa création poétique, où il prétend écrire sous la dictée, mais nous le sentons polir et repolir la pierre de sa poésie, mettre et remettre mille fois l’ouvrage de ses poèmes sur le métier des affres poétiques, fébrilement.

Dans ce recueil, il nous propose une riche lyrique, où les procédés symbolistes sont à l’honneur, où l’on retrouve un certain Blaga ou Ion Pillat, mais aussi quelques-uns des symbolistes français, comme certains expressionnistes allemands. Il y chante les endroits et les parages où il a vu le jour et où il a passé son enfance, il chante aussi la terre roumaine, le sang, le dor, parfois une certaine vengeance couve dans ses vers à l’adresse de ceux qui ont souillé ces terres ou les ont humiliées sous leurs bottes… Un certain panthéisme perce de la plupart de ses poèmes, mêlé à un ethnos fervent.

Nous croyons ne pas nous tromper, en affirmant qu’Adrian ERBICEANU est un poète à part, qui, se réclamant discrètement des gândiristes/penséistes et traditionalistes, est en train de devenir déjà « un classique en vie »… Dans ses phrases poétiques, il y a pullulement, voire chevauchements de sens, et l’on sait que l’abondance fait peur parfois, selon le dicton : Le mieux est l’ennemi du bien, mais Abondance de biens ne nuit jamais, n’est-ce pas ? Maître du style, il forge des images parfois inattendues, non familières à la poésie en général, n’empêche, l’inédit et l’ineffable se côtoient harmonieusement chez lui, qui vise dangereusement à la perfection, comme en ignorant (apparemment) que Ad augusta per angusta

On le sent peiner, haleter même en quête de l’image parfaitement convenable, de la figure de style adéquate, du mot qui décrive le plus complètement possible son état d’âme et son intention poétique. C’est un vrai poète-forgeron, selon nous, car il écrit sur l’airain, dans la durée, pour l’éternité, s’arc-boutant des pieds et des mains à l’infini… On le devine scruter de son regard d’acier l’éphémère en quête du durable.

Pour tout dire, nous avons fait une passion pour sa poésie, car ce fut l’amour à première vue, le coup de foudre, quoi ! L’amour à première lecture, que les lecteurs de ce beau recueil partageront avec nous, et ils n’en regretteront rien… Nous nourrissons l’espoir que ledit recueil ne passera pas inaperçu, que les revues littéraires le feront remarquer, et que la critique de spécialité le mettra à la place d’honneur.

A la fin mais non pas en dernier lieu, Adrian ERBICEANU est un impeccable chantre de l’amour, qui, fidèle au principe (si l’on peut dire…) : Ut pictura poesis, dresse avec une subtile sensibilité, toute une galerie de tableaux de ses amours successifs et indélébiles, paraît-il. Il n’est pas près d’oublier que c’est l’unique sentiment/état d’âme qui différencie l’homme d’avec les autres êtres, le seul que l’on puisse étendre au prochain, voire à Dieu. Et là, l’amoureux incorrigible qu’il est, a recours à la panoplie des romantiques chantant l’amour, ce qui ouvre déjà une autre perspective sur sa poésie.

Jouant un peu sur son nom, en toute innocence (et sans penser à mal), nous pensons qu’Adrian ERBICEANU est un grand poète en herbe, dont on aura bientôt des nouvelles et qui fera couler pas mal d’encre dans les pages des revues ou dans les histoires littéraires roumaines ou canadiennes. Nous sommes fort content d’avoir eu la chance, le plaisir et l’honneur de le traduire, ayant acquis la ferme conviction que notre traduction le fera connaître (et, pourquoi pas, reconnaître…) par ses pairs, ainsi que par les littératures canadienne et française !

Traduction et préface

Constantin FROSIN

Professeur d’Universite

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