Adrian Erbiceanu : „La fontaine de ce siècle”- poèmes

(Éditer par L’Association Québécoise des Écrivains Roumains, 2009, Montréal)

EN GUISE DE PRÉFACE

La complexité de la poésie d’Adrian ERBICEANU rend très difficile notre tâche de le situer dans un certain cadre, courant littéraire ou de pensée, comme il se doit d’habitude. Apparemment, il pratique un éclectisme sage et généreux, ce qui nous fait le situer dans le prolongement du gândirism/penséisme roumain des années 1930. A cela près que le traditionalisme des gândiristes/penséistes comportait « un sens dynamique, d’actualité, parce qu’il avait un sens de permanence » (Nichifor Crainic, « In sensul traditiei » / « Au sens de la tradition », in Gândirea/La pensée, no. 1-2 de 1929). Et l’un des mots-clés de la poésie d’Adrian ERBICEANU est justement la permanence, l’éternité. Signe qu’il ne bâtit pas sur le sable, mais à chaux et à sable, il admet l’éphémère de la condition humaine, mais vise à l’éternité, voire à l’infini…

A la différence des gândiristes/penséistes, il n’accentue point le caractère religieux de la culture roumaine, ni n’insiste dans sa poésie sur cet aspect. On peut dire que la religion n’y entre pour rien dans la poésie d’Adrian ERBICEANU, qu’elle n’a rien à voir avec la poésie ! Ce qui est Dieu vrai ! Il ne sait pas si bien dire…

Du reste, en amant chevronné, notre poète papillonne et butine ça et là ce qui lui plaît et ce qu’il trouve digne de constituer la matière de ses vers. Il ne s’en revendique point du gândirisme/penséisme roumain, il a la nostalgie des traditions, mais n’en fait pas une maladie mortelle, d’autant plus que ses poèmes lui sont dictés, même s’il n’habite plus sa patrie, mais bien le Canada, un des plus beaux et accueillants pays du monde, vraie terre d’asile pour les Roumains sérieux et appliqués, désireux de faire leurs preuves, de faire valoir leurs mérites et qualités, de s’intégrer de tous les points de vue dans la collectivité d’accueil, même d’un point de vue artistique, littéraire et spirituel.

Et comme il sait que l’union fait la force, il a fondé, il n’y a pas longtemps, l’Association des Ecrivains d’Expression Roumaine du Québec (ASLRQ), qui fêtera un an de sa constitution en publiant une belle anthologie des poèmes de ses membres canadiens/québécois, mais aussi des membres invités, de Roumanie, tout d’abord, comme de juste. Voilà que, par voies détournées, il renoue avec la tradition roumaine et réunit autour de lui le plus d’écrivains possible.

Attendu que la poésie doit garder son parfum de mystère, que le chroniqueur se doit de ne jamais lever le voile de ce mystère, car le lecteur a le droit d’en faire ses délices, de s’en repaître à cœur-que-veux-tu, nous n’allons ni dévoiler les secrets de sa poésie, ni montrer du doigt ses éventuels défauts, car la joie de le lire doit rester entière, et le critique doit garder bouche cousue, ne pas souffler au lecteur ses impressions et déductions, il doit le laisser faire, et il ne doit pas y trouver à redire…

D’autre part, à force de le déchiffrer, de le tourner et retourner sous toutes ses coutures, nous sommes tombé amoureux de la poésie d’Adrian ERBICEANU, ce qui redouble l’ardeur de notre tâche, la rendant sinon impossible, du moins pénible (au sens de très difficile, voir le Petit Robert). Mais comme il prétend que personne d’autre ne le connaît mieux que nous, qui l’avons mis sous la loupe pour en déceler toutes les nuances possibles, qui l’avons mis en examen pour nous persuader de certaines vérités (même si, parfois, fort d’une subtilité rare, il les faisait prendre pour un faux ou un faux-semblant…), nous avons finalement accepté ce pari avec nous-même et avec sa poésie.

Pour revenir à notre poète et à sa poésie, nous allons simplement énumérer quelques-unes de ses lignes directrices. Il porte l’accent sur le contenu divin du Beau, sur ce qu’on a appelé, dans le temps (à l’époque des penséistes roumains) la contemplation mystique de Sophie, de la sagesse divine. Et là, il puise non seulement aux mystiques médiévaux, mais aussi et surtout à Sergueï Boulgakov, Nicolaï Berdiaev ou Herman Keyserling. Ce dernier, du reste, dans son livre Das Specktrum Europas, voyait l’avenir de la spiritualité et de la culture roumaine dans un retour au byzantinisme.

Le fait est que le modèle institué par Lucian Blaga influence fortement Adrian ERBICEANU, qui accepte sans ciller que l’éternité est née au village, à la campagne… Et dans sa création poétique, il ambitionne de nous faire comprendre, du moins dans un registre nostalgique, le fait que le village est le symbole parfait de la spiritualité roumaine, qui la garde intacte, qui la conserve telle quelle, malgré l’assaut de la modernité et de ses corollaires.

Même à défaut de la foi en Dieu, on trouve chez lui un optimisme frénétique, atteignant plus d’une fois à l’extase. Voilà que, pour une fois, la malédiction de l’angoisse, de l’inquiétude métaphysique ne s’accompagne pas, dans son cas précis, du frémissement religieux. Il n’en est pas moins vrai qu’il officie en vrai Grand Prêtre dans le temple de sa création poétique, où il prétend écrire sous la dictée, mais nous le sentons polir et repolir la pierre de sa poésie, mettre et remettre mille fois l’ouvrage de ses poèmes sur le métier des affres poétiques, fébrilement.

Dans ce recueil, il nous propose une riche lyrique, où les procédés symbolistes sont à l’honneur, où l’on retrouve un certain Blaga ou Ion Pillat, mais aussi quelques-uns des symbolistes français, comme certains expressionnistes allemands. Il y chante les endroits et les parages où il a vu le jour et où il a passé son enfance, il chante aussi la terre roumaine, le sang, le dor, parfois une certaine vengeance couve dans ses vers à l’adresse de ceux qui ont souillé ces terres ou les ont humiliées sous leurs bottes… Un certain panthéisme perce de la plupart de ses poèmes, mêlé à un ethnos fervent.

Nous croyons ne pas nous tromper, en affirmant qu’Adrian ERBICEANU est un poète à part, qui, se réclamant discrètement des gândiristes/penséistes et traditionalistes, est en train de devenir déjà « un classique en vie »… Dans ses phrases poétiques, il y a pullulement, voire chevauchements de sens, et l’on sait que l’abondance fait peur parfois, selon le dicton : Le mieux est l’ennemi du bien, mais Abondance de biens ne nuit jamais, n’est-ce pas ? Maître du style, il forge des images parfois inattendues, non familières à la poésie en général, n’empêche, l’inédit et l’ineffable se côtoient harmonieusement chez lui, qui vise dangereusement à la perfection, comme en ignorant (apparemment) que Ad augusta per angusta

On le sent peiner, haleter même en quête de l’image parfaitement convenable, de la figure de style adéquate, du mot qui décrive le plus complètement possible son état d’âme et son intention poétique. C’est un vrai poète-forgeron, selon nous, car il écrit sur l’airain, dans la durée, pour l’éternité, s’arc-boutant des pieds et des mains à l’infini… On le devine scruter de son regard d’acier l’éphémère en quête du durable.

Pour tout dire, nous avons fait une passion pour sa poésie, car ce fut l’amour à première vue, le coup de foudre, quoi ! L’amour à première lecture, que les lecteurs de ce beau recueil partageront avec nous, et ils n’en regretteront rien… Nous nourrissons l’espoir que ledit recueil ne passera pas inaperçu, que les revues littéraires le feront remarquer, et que la critique de spécialité le mettra à la place d’honneur.

A la fin mais non pas en dernier lieu, Adrian ERBICEANU est un impeccable chantre de l’amour, qui, fidèle au principe (si l’on peut dire…) : Ut pictura poesis, dresse avec une subtile sensibilité, toute une galerie de tableaux de ses amours successifs et indélébiles, paraît-il. Il n’est pas près d’oublier que c’est l’unique sentiment/état d’âme qui différencie l’homme d’avec les autres êtres, le seul que l’on puisse étendre au prochain, voire à Dieu. Et là, l’amoureux incorrigible qu’il est, a recours à la panoplie des romantiques chantant l’amour, ce qui ouvre déjà une autre perspective sur sa poésie.

Jouant un peu sur son nom, en toute innocence (et sans penser à mal), nous pensons qu’Adrian ERBICEANU est un grand poète en herbe, dont on aura bientôt des nouvelles et qui fera couler pas mal d’encre dans les pages des revues ou dans les histoires littéraires roumaines ou canadiennes. Nous sommes fort content d’avoir eu la chance, le plaisir et l’honneur de le traduire, ayant acquis la ferme conviction que notre traduction le fera connaître (et, pourquoi pas, reconnaître…) par ses pairs, ainsi que par les littératures canadienne et française !

Traduction et préface

Constantin FROSIN

Professeur d’Universite

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A PARAITRE / APARE IN CURAND

Ion di la Vidin: „La Triballie“

Le livre annoncé contient (en 260 pages) l’histoire du pays de l’éditeur, la Triballie. Ce nom est peu connu aujourd’hui car il s’agit du nom ancien d’une région assez étendue, située entre le Danube et le massif du Balkan, entre la rivière Morava (en Yougoslavie) et, en traversant la Bulgarie, la Mer Noire. Les habitants sont des Va-laques (Roumains) qui parlent le roumain du Nord du Danube (et non un dialecte du roumain, comme les Macédo-Roumains de la Péninsule Balkanique). La carte d’en haut est dessinée par Valentin Ponseti, peintre catalan d’origine triballienne. La ville de Vi-din (au milieu de la carte, sur le Danube) est la ville natale de l’éditeur, habitée par beaucoup de Roumains. Belgrade (invisible sur la carte) se trouve à gauche de Pozarevac (Podul Lung). Sofia (aussi invisible) est au Sud de Mihajiovgrad (Montana). En publiant ce livre, l’éditeur désire attirer l’attention des Nations Unies sur le sort triste de ses compatriotes, les Valaques de >>>>>Ion di la Vidin>>>>>

LA FABLE DE LA VOIE SOLITAIRE
Quelques éléments d’histoire culturelle apocryphe

Vers la fin 2004, j’ai pensé à réunir plusieurs études réalisées il y a longtemps afin de constituer une sorte de prolégoménes d’une histoire culturelle apocryphe. Le sens de cette entreprise n’était pas d’ajouter un nouveau titre à une bibliographie savante déjà bien fournie, mais plutôt d’éclaircir le mystére de la survie de cultures qui, dans un monde risquant de s’enfoncer bientôt dans le marasme de l’uniformité, affirment encore leur droit à la diversité, en tant que réponse autochtone et interrogation spécifique. Vue la nature de mes préoccupations spécifiques, j’expose inévitablement ici le „cas roumain“, qui pourrait bien, à mon avis, devenir un modéle et un exemple de méthode, pour l’étude des cultures du Tiers-Monde. Mutatis mutandi, ces principes peuvent s’avérer intelligibles et utiles pour l’élaboration de solutions valables aussi bien à Bucarest qu’à Montevideo, à Tunis ou à Delhi, là où les mécanismes évoqués se retrouvent dans des proportions différentes.
Les études qui constituent cette petite synthése culturelle furent écrites et publiées entre 1984 et 1989 en Roumanie, en français. Ce sont des fragments d’une recherche aux dimensions plus amples, mais elles possédent une certaine autonomie et ont une existence indépendante. Pour deux d’entre elles, ce sont même les premiéres (et pour l’instant les seules) tentatives de synthése historiographique „concernant une période définie“ et elles font œuvre de pionnier. L’érudit roumain remarquera ce qui continue les conclusions d’autres savants et dans quelle mesure celles-ci sont développées et même surclassées. Ces sujets représentent, pour un savant de l’étranger, une curiosité. Tout d’abord en raison de la méthode utilisée. Car j’ai tenté d’éliminer „la chronologie universaliste“ et la „périodisation canonique“ pratiquée par la plupart des „histoires de diverses littératures“ (européennes le plus souvent) et qu’utilisent, par une extension, le plus souvent impropre, toutes les histoires littéraires.
A mon avis, l’enchaînement Moyen Age, Humanisme, Renaissance, Baroque et Modernisme, classicisme, esprit encyclopédique, romantisme et Risorgimiento etc. est recommandable pour certaines littératures parce qu’il a été constaté preuves à l’appui, dans l’évolution régionale. Extrapoler n’est pourtant pas une solution, car dans d’autres régions, européennes comprises, la chronologie des faits, les idéologies, le type de création et la tradition locale, constituée et active, ont des modéles différents et impliquent une toute autre périodicité, ayant leur note spécifique et même locale. Nous avons choisi pour l’exemple quatre époques de la littérature roumaine, qui différent pas mal de ce que l’on constate, dans la stricte contemporanéité de la littérature française et, généralement, ouest-européenne.
La substance culturelle proprement dite nous donne une raison de stupéfaction de plus. C’est le fait de ne pas retrouver en Occident de tradition byzantine, chrétienne-orthodoxe, avec ses fluctuations de visibilité, mais aussi la constance de ses couches profondes, ni de tradition locale prononcée, qui „fait la différence“. Le fait mériterait, pour cette raison du moins, un examen sérieux. On y trouve non seulement des tendances et oeuvres distinctes et originales, parce que surgissant dans un espace non-contaminé, mais même des courants littéraires au spécifique certain, comme le style „brancovan“ (1690-1725). Le romantisme messianique local même tire sa substance de l’époque précédente (XVIII-e siécle), époque de récession dans les manuscrits et de la culture monacale, au moment des Lumiéres.
Cette énergie secréte, mystérieuse, dont j’ai tenté d’identifier et mettre à l’épreuve les réseaux, s’explique en bonne mesure par la contribution du christianisme orthodoxe, par sa matiére byzantine en apparence, mais originale, car, que la métropole soit vivante ou morte, l’esprit de Byzance avait acquis une certaine consubstantialité dans cet espace marginal du Limes, que l’on pourrait nommer une „Byzance paralléle“.
A vrai dire, l’influence de Byzance n’est pas la seule à devoir être soulignée et mise en valeur en la matiére. Elle n’est que la notion susceptible d’être reconnue, mais ne représente qu’une part de cette substance dont il n’est que trés peu question ici, sauf à propos d’une origine commune ou apparentée et par la conjonction d’un substratum à peine perceptible de nos jours. Sous cette couche historique, qui désigne pourtant un noyau européen (révélé par la Renaissance modélisatrice que suscitérent les gens de lettres rescapés de Constantinople) se trouve un gisement indistinct, mais vivant et pulsateur, un noyau mystérieux et qui organise, souvent sans une explication immédiate, des phénoménes à l’apparence non canonique et peut être même tout à fait étrangers.
Nous sommes anciens, souvent au point de ne plus pouvoir identifier nos racines, difficiles à discerner par un regard pressé ou embué.
Tout commence par un mystére. Vers 2.500 avant J.Chr., à l’Est des Carpates ou peut-être aussi sur l’autre versant, s’installait un peuple étrange qui y laissa une trace invraisemblable et dont la culture était d’une cohérence qui tient du miracle. Rien de sa façon de penser inhabituelle ne s’est transmis en paroles, mais en regardant ce qu’il a réalisé, on eut comprendre presque tout ce qu’il avait imaginé. C’était un peuple musical et magique, organisé en rites, croyant à l’immortalité de l’âme, ressentant tout au rythme de ses rites, à travers des époques qui se poursuivent l’une dans l’autre, qui serpentent en dépassant l’instant vers un infini qui revient sur ses pas, se reprend et se recompose sans consumer pour autant son énigmatique matiére. C’est un espace rond comme la ronde Hora, c’est un monde sans nom qu’en l’absence d’autre dénomination on pourrait nommer Cucuteni. Mais au bout d’un certain temps, aprés d’innombrables siécles, ces habitants de l’espace Cucuteni semblent disparaître de l’histoire comme s’ils s’étaient évanouis dans l’air et les fouilles archéologiques ne montrent plus qu’une grosse trace d’incendies et désastres, puis la trace d’une céramique noire, opaque, un ersatz plus grossier et utilitaire. Certains pensent que les débris de poterie que l’on pourrait trouver en Chine occidentale, datant de cette même époque où les habitants de Cucuteni semblaient s’être évaporés dans les airs, on reconnaîtrait leur lignée musicale, éprise d’infini et leur communion dans la ronde Hora, remarquée dans les Carpates. Que ce soit là l’œuvre du hasard ou le résultat d’une migration, l’épisode semble bien symbolique et devient même un stéréotype de vie historique. Car de la même maniére, chaque fois qu’une civilisation supérieure semble se définir ou s’exprimer en ces lieux, une fracture suit, un incident, comme un mauvais sort, une négation capable de détruire tout ce qui avait été fait au prix d’efforts ou d’un miracle. Apparaît ainsi la malédiction des coupures brutales, qui nous obligent à tout reprendre à zéro et à recommencer un fois de plus ce qui avait déjà été fait, ou bien à nous redéfinir, autrement qu’avant, en recherchant cette identité que nous ne parvenons pas à traduire dans un ouvrage visible, à transférer du virtuel dans l’acte. Et pourtant il convient de rejeter cette vision catastrophique nous concernant, qui mêle les épisodes superficiels et les changements de moelle épiniére. Il faut la rejeter et non seulement la corriger, car en regardant le tout de l’intérieur et non pas de l’extérieur de cette série de moments musicaux, la vision ne trouve pas confirmation. Car, comment expliquer autrement, que vers l’an 800 av.J.Chr, le Scythe Anacharsis des Carpates descendait en Gréce et conseillait avec sagesse et profondeur d’esprit les habitants des cités qui allaient donner plus tard Solon et Socrate, Anaxagore et Thalés de Millet.
En ce monde où l’on imagine marcher Orphée, celui dont la musique faisait se lever les pierres, „les agatistes chantaient leur lois“ hyperboréennes et, vers l’an 700 av.J.Chr., l’on a vu surgir comme par miracle un législateur montagnard, dont l’enseignement nous est souvent incompréhensible, même si il demeure et „œuvre“. Ce Zalmoxis qui aurait, dit-on, puisé sa sagesse en Egypte et aurait été l’éléve de Pythagore ( légende créole du schéma de la culture par diffusion), avait surgi sans préhistoire apparente, comme les grands prophétes, bien qu’il ne devait sans doute pas être sorti du vide. Et nous voici tout à coup dans le monde de Zalmoxis, qui désigne une attitude sapientielle insondable, un modéle anthropologique spiritualiste, une communion initiatique en cercle clos, un rituel au sens cosmologique et une méthode de conservation, plus exactement une religion. Ses conseils, qui n’ont pas été analysés comme l’ont été les bribes conservées de la pensée de Pythagore, existent pourtant et, lorsqu’ils auront été débarrassés des impuretés accumulées par transmission apocryphe et corruption, ils montreront une philosophie articulée qui conserve beaucoup de ce qu’à notre sentiment les gens de la période Cucuteni auront communiqué et de ce que l’on aura conservé par les voies de l’énigme détournée. C’est une sagesse qui, déposée au sein des groupes d’ermites de la Montagne Sacrée, se traduisit en institutions végétales, invertébrées au regard de l’histoire, mais qui expliquent en égale mesure les apologies de Dromichete et la fable de Scorillo, le prestige de Décennée, le monachisme secret de la courbure des Carpates et du millénaire dit „muet“, en rendant possible le christianisme sous des formes, qui, incorporant la matiére des Gétes Daces, seront tenues pour orthodoxes et le seront sans doute, puisque le chant d’église et la communication par la musique ont été consacrés dans la région du Bas Danube par l’évêque Nicétas de Remesis, auteur de l’hymne „Te Deum laudamus“. En quelle mesure et comment les adeptes de Zalmoxis le Géte s’isolérent du contingent dévoyé, il est impossible de le savoir, mais puisque peu avant 1900 on parlait encore en Moldavie des „solomonars“, contemporains secrets et initiés, répétant des gestes rituels que les paysans évoquaient timidement, mais dont avait parlé, deux mille cinq cents ans plus tôt Hérodote, leur persistance semble hors de doute. Nous sommes dans un monde de continuité magique, hérétique peut-être et en tout cas apocryphe, mais que ses effets confirment.
Ainsi commence-t-on à entrevoir ces grands réseaux presqu’invisibles de la tradition sapientiale, réseaux à transmission orale, en des lieux qui semblent (et qui sont même parfois) hors du temps, appartenant, à vrai dire, à une histoire en négatif, dans l’impalpable, indifférente à l’enchaînement des superficies rationnelles et futiles.
C’est l’espace dans lequel nous retrouvons Saint Nicodéme de Tismana, au XIVe siécle Daniel l’ermite, conseiller d’Etienne le Grand avant 1500 et Grigorie Roşca, métropolite du XVIe siécle, Païsius Velitchkovski, contemporain de l’Encyclopédie française, Hasdeu, Vasile Pârvan et Nicolae Iorga, à des époques plus proches de nous, à l’instant historique qui nous précéde. Et tout ceci découlant d’un long cycle homérique, de culture orale, et communiquée en dehors des paroles, par une sorte de musique pédagogique dans ce qu’avant le milieu du XXe siécle Lucian Blaga nommait „l’espace de diffusion de la ballade Miorita“ ou „l’espace mioritique“, lieu consacré où, en dehors du temps, l’on dépose toutes les formules pulsatoires, articulant un esprit qui n’a pas besoin de reconnaissance extérieure pour exister.
L’insistance de cette couche fondamentale est impressionnante et sa force de se régénérer impose et indique peut-être un secret encore non déchiffré. C’est de là qu’est issu, comme d’une tige de lys, vers la fin du XIXe, à une époque où tout semblait devoir s’organiser mieux que par le passé, – le poéte Mihai Eminescu, mythe littéraire roumain éponyme et peut-être héros fondateur, si sa fin avait été autre. Avec lui naissait aussi un style de caractére du genre Eminescu, un drame existentiel, le barde métaphysique à qui „tout Roumain s’est plaint“. Il y en a qui n’y voient que la réaction, l’attitude d’un autochtone répondant, par des mesures abyssales, aux Empires qui se chevauchent par-dessus lui, produisant des mouvements telluriques imprévus, similaires aux chocs des plaques tectoniques; pourtant, même si elle a du vrai, cette conclusion n’est pas compléte. A vrai dire, le caractére Eminescu est la façon de l’habitant du lieu de s’exprimer „selon sa nature“, c’est-à-dire dans sa Tradition inhérente, qui le définit si bien que toute correction, modification et déviance semblent le dénaturer, le fausser sauvagement et inutilement. Ceci témoigne d’un certain degré d’universalité de réagir que l’on retrouve aussi bien chez les vieux Perses, du temps d’Alexandre le Macédonien, de la Rome des Césars et des Césars modernes, ayant fondé des empires traditionnels, classiques ou contractuels. Ceci n’a pas de détermination dans le temps et l’espace, car on le rencontre en proportions variées, toutes les fois qu’un être sédentaire se trouve opprimé par un étranger et déchu de sa condition de liberté, de maître des lieux qui lui furent donnés par son dieu à lui. C’est de cette conjonction de deux réalités incompatibles que viennent les séparations essentielles: les deux histoires („l’histoire de l’occupant“, inscrite comme un mythe justificatif et „l’histoire de l’autochtone“ qui entretient, souvent sans le déclarer, son propre panthéon); „les deux cultures“, enfin, „les deux représentations du monde“. Si inhabituel qu’il paraisse, le schéma se répéte à la maniére d’un scénario mythique et conserve quelque chose d’un drame religieux, comme une malédiction anthropologique. Sur cette toile de fond épique et mystérieuse, on voit apparaître, presque toujours, une Reconquista, la volonté de reconquérir le Paradis Perdu, le Pays Perdu, avec tous ses mécanismes découlant d’expériences vérifiées. Mais, là on est dans le grand théâtre de Shakespeare, avec ses épisodes sanglants et ses énormes machines impitoyables. Chez les Roumains, ce sont les saints prédicateurs Sofronie de Cioara et Visarion Saraï, arrêtés dans la Transylvanie des „Lumiéres“, jetés dans un cachot et tués, ainsi que Horea, soumis au supplice de la roue (XVIIIe siécle), Tudor Vladimirescu, tué et projeté dans un puits en 1821, Avram Iancu, le „petite Prince – paysan“, égaré dans les forêts, l’historien prophétique Nicolae Bălcescu, exilé et dont les ossements sont perdus en 1850 au cimetiére des miséreux de Palerme, Eminescu harcelé et devenu fou dés 1883, Nicolae Iorga assassiné en 1940, Antonescu jugé par l’ennemi vainqueur, fusillé et demeuré sans sépulture. Une sorte de tradition du cénotaphe, symbole de la destruction universelle pour effacer toute trace, pour éviter que les choses soient connues et évoquées. Et pourtant, cette si puissante conjuration magique peut être mise à mal par celui qui comprend en profondeur la fable de la voie solitaire. La voici décrite en quelques lignes essentielles:
Aux environs de l’an 520 aprés J.Chr, plusieurs lettrés de Scythie Mineure (la Dobroudja roumaine actuelle) arrivérent du Pont Gauche à Constantinople, puis à Rome pour proposer leur solution dans la polémique doctrinaire chrétienne concernant les monophysites. On les appela „les Moines Scythes“ et leur point de vue devait être assez inhabituel pour ne pas être compris, ni adopté officiellement. Pourtant, on en trouve les traces dans la conclusion canonique qui tacitement lui avait peut-être trouvé un sens et une valeur. L’épisode mérite d’être évoqué, car il illustre un stéréotype et même un scénario au sens secret. Cet instant faste d’inspiration collective est porteur d’un élément symbolique et sera répété sous différentes formes et, parfois même, avec une perméabilité plus grande qu’en ce lointain siécle. On le voit se répéter dans la correspondance de Saint Nicodéme de Tismana avec le patriarche Euthimie de Tarnovo, concernant les anges présentés par Denys l’Aréopagite; dans l’épître d’orientation envoyée par Saint Basile de Moldovita au métropolite de Kiev; dans le traité de philosophie que Nicolae Milescu-Spătarul écrit à l’usage de Port-Royal (XVII-e siécle); dans la conception de Dimitrie Cantemir qui, dans son „Historia Incrementorum atque decrementorum Aulae Othomanicae“ pressentait Giambattista Vico, avec ses „corsi e ricorsi“. Brancusi aussi devait être à Paris une sorte de „moine scythe“ qui apportait une solution archaique de ses Carpates paysannes et I.L. Caragiale, précurseur du théâtre moderne, se situait-il peut-être dans la même catégorie. Eminescu même, en 1880, anticipait par sa doctrine nationale, aujourd’hui encore malconnue, les mouvements tiers-mondistes récents. Citons encore G. Călinescu, qui écrivait en 1941 la premiére histoire anthropologique d’une littérature européenne; Nicolae Iorga, qui donna en quelque sorte naissance à l’Ecole historiographique des „Annales“, le moine Philotée, hymnologue du XIVe siécle, traduit à Venise, Jean Cassien, organisateur de la vie monacale en Occident au IVe siécle, Denys l’Exigu, créateur de comput chrétien et qui calcula „l’ére d’aprés Jésus Christ“ au VIe siécle; Nicolae Grigorescu, le peintre de Barbizon (XIXe) pressentant les couleurs évanescentes des impressionnistes; Pierre Movilă, métropolite du XVIIe siécle, auteur à Iassy du „Symbole des apôtres“ orthodoxe; ils sont tous à leur maniére des „moines scythes“ par la répétition du scénario historique et par leur attitude irréductible. Ils apportent la solution d’une devinette, une solution imprévue, témoignant de leur capacité créative indépendante, non stimulée, mais presque invariablement non reconnue, même si ultérieurement appropriée.
Nous sommes sur le terrain d’une culture magique non-officielle et non reconnue, donc apocryphe, aux traits prophétiques, une tradition d’une ancienneté incalculable, paralléle souvent à la deuxiéme culture ratifiée et glorieuse, qui utilise et marginalise plus d’une fois la premiére, ignorée, oubliée. Et pourtant nous sommes dans ce qu’il conviendrait de nommer une universalité essentielle, ce qui prouve que l’on peut créer à un niveau élevé de généralité sans s’engager dans les sentier battus et confirmés, mais en développant sa propre histoire des valeurs exprimées comme matiére fondamentale, sans la nul besoin de confirmation ni diffusion. On trouve une fable troublante et une apologue décrivant ce paradoxe de la voie solitaire dans la théorie de la sainteté présentée par Dumitru Stăniloae, dans ces propositions d’une logique et d’une simplicité essentielles, que l’on ne peut rejeter, quoi que l’on fasse:
„Ainsi, tous les Saints sont-ils locaux du fait qu’ils oeuvrent à un certain endroit, mais universels du fait de la foi universelle qu’ils servent à cet endroit là. Ils sont tous locaux pour les gens d’un certain lieu qu’ils desservent de leur vivant par leurs actes et leur exemple, mais ils sont aussi universels car leur exemple est valable pour les fidéles de partout et il unifie tous ceux qui parviennent à les connaître. Ils sont tous pénétrés du même Christ, qui les éclaire et ils sont tous porteurs du même Esprit Saint, même si le Saint Esprit qui leur est communiqué est communiqué par eux aux autres dans une autre langue. Et par ce Saint Esprit ils appartiennent tous à l’Eglise universelle, qui commença à la Pentecôte et fut continuée à travers les siécles, embrassant différents peuples.“
Nous sommes dans un monde qu’il conviendrait de définir non pas par „Urbi et Orbi“, mais par une formule mieux adaptée et adéquate, qui dépasse le temps indistinct sous la forme de „Orbi per Urbem“, parlant au monde dans la langue qui lui est familiére, à travers l’Esprit du Lieu.

Le 5 janvier 2005

La Nuit du Baptême de notre Seigneur par Saint-Jean le Baptiste, lorsque les Cieux sont ouverts
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